Commençons par une mise au point sur un slogan majeur des Bitcoingélistes, les évangélisateurs de la sphère Bitcoin, ceux qui prêchent pour leur nouveau Dieu Bitcoin dans les cérémonies regroupant leurs fidèles, sur Internet ou plus rarement IRL (dans la vie réelle, in real life)

Pour eux, la vie est simple, il y a le bien et le mal. Le bien c’est le Bitcoin, le mal c’est les banques, et surtout « l’argent-dette ». C’était la première fois que j’entendais cette expression « argent-dette » : « le Bitcoin contre l’argent-dette » (d’ailleurs ils ne disent pas « le » Bitcoin, mais « Bitcoin » tout court, en escamotant l’article pour lui donner une personnalité, comme un nom propre). Certains Bitoin-évangélistes, ou Bitcoingélistes, désignent aussi l’argent comme « monnaie fiat », qui est simplement le terme anglais pour « monnaie fiduciaire » (fiat monney), c’est-à-dire les espèces « sonnantes et trébuchantes », comme on disait avant: les pièces et billets.

Revenons à l’argent-dette. L’argument principal des Bitcoin-fans, quand ils dénigrent l’argent-dette, consiste à décrire des monnaies qui ne vaudraient finalement pas grand-chose, et dont la valeur serait bien fragile, puisqu’elle ne reposerait que sur des dettes. C’est vrai et c’est faux. Que l’argent soit une dette, c’est vrai. Qu’une dette ne vaille rien, c’est faux.

De mon point de vue, et c’est une opinion, heureusement que derrière chaque monnaie, derrière chaque montant exprimé dans une monnaie (euro, dollar, yen, sterling…) il y a bien une dette.

Bien sûr que l’argent est une dette ! Si j’ai 100 euros sur mon compte bancaire, c’est 100 euros à mon actif, et 100 euros au passif de la banque, c’est une créance pour moi et une dette de ma banque envers moi. Si j’ai un billet de 5 euros, heureusement que c’est aussi une dette, et pas juste un bout de papier. C’est une dette inscrite au passif de la banque centrale ayant imprimé ce billet, en l’occurrence une créance sur la Banque de France et la Banque Centrale Européenne. Ce n’est pas une créance sans valeur, ce billet a même une valeur « légale » : j’ai le droit de payer 5 euros avec ce billet et les commerçants ont l’obligation d’accepter que je me libère de toute dette envers eux, pour la valeur imprimée sur ce billet.

Si l’argent que j’ai ne correspondait à aucune dette de personne, alors j’aurais des raisons de m’inquiéter pour sa vraie valeur économique intrinsèque.

Et le Bitcoin ? C’est quoi ? Une monnaie, disent certains. Un actif, prêchent d’autres. Mais ils vous le disent eux-mêmes : une monnaie sans dette… un actif… sans passif. Mieux encore : un actif sans passif, mais rare en plus, puisque sa quantité est définie à l’avance, fixe, limitée. « On pourrait subdiviser Bitcoin à l’infini », nuancent ses zélateurs, « mais ça pose quand même des problèmes techniques », prévient un expert en monnaie électronique.

La monnaie qui n’en était pas

En face de l’argent-dette, il y aurait une solution planétaire à tous les problèmes créés par l’argent-dette : le Bitcoin, censé procurer à ses adeptes leur «  souveraineté monétaire ».

Ah bon ? Déjà j’ai un doute. Si le Bitcoin n’est pas de l’argent-dette, quel est le fondement de sa valeur ?

On m’explique souvent que le Bitcoin est une monnaie, mais en fait pas si pratique comme monnaie. Or, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire, ses coûts et frottements de transactions sont énormes (ça m’a choqué !), et ce serait même la principale raison pour laquelle ses utilisateurs préfèrent passer par des plateformes-intermédiaires. Et puis avec 1 BTC à 40 000 €, ça fait un gros billet pour payer ses courses au Salvador, ce pays de 60km sur 200, coincé sur la côte pacifique de l’Amérique centrale entre le Honduras, Guatemala et Nicaragua, où vivent moins de 7 millions d’habitants.

Le Salvador a été le premier pays au monde à adopter le Bitcoin comme monnaie « légale », le 7 septembre 2021, disons plutôt comme « seconde » monnaie officielle, après avoir abandonné sa propre monnaie au profit du dollar américain en 2001.

Manif anti-Bitcoin

Le Peso salvadorien, rebaptisé Colon à partir de 1892, a eu cours légal jusqu’en 2001, avant d’être arrimé au dollar (à parité fixe) et remplacé par ce dernier pour la comptabilité nationale. Autant dire que le Salvador n’a pas (ou plus) de monnaie nationale. Il s’accroche à ce qu’il peut, ou veut, notamment pour satisfaire ses amis narcos en manque de lessiveuses à blanchiment.

Lisez à ce sujet les informations des Nations Unies (United Nations Office on Drugs and Crime, UNODC) commentées par l’ONG InsightCrime.org, qui traque la criminalité organisée en Amérique latine ici : https://insightcrime.org/news/analysis/un-highlights-salvadoran-narcos-political-connections/

Nul besoin de s’appesantir sur les protestations des citoyens salvadoriens, et surtout des commerçants contraints d’accepter le paiement en bitcoin. Quant aux problèmes monétaires de ce pays sans monnaie nationale, on se doute que le Salvador n’est pas près de résoudre ses tracas financiers, avec ou sans Bitcoin.

Pour avoir une idée de la réalité pathétique du Bitcoin salvadorien, à peine 6 mois après son adoption officielle, Deontofi.com recommande l’écoute du grand reportage radiophonique « Au Salvador, l’utopie du bitcoin » de notre consoeur Antonella Francini, diffusé sur RFI le 16/03/2022.

En résumé,,l’autrice explique: « En septembre, le Salvador est devenu le premier pays du monde à adopter le bitcoin comme monnaie nationale, aux côtés du dollar. Le président espère attirer les investisseurs internationaux intéressés par les cryptomonnaies et prévoit de construire une cité bitcoin qui trouvera son énergie électrique dans les volcans. L’initiative inquiète les instances internationales et le FMI a demandé au pays de revenir sur sa mesure. Dans ce petit pays de 7 millions d’habitants, la population oscille entre espoir et inquiétude ».

Satoshis plein les poches

Le point amusant dans la conversion forcée des Salvadoriens au Bitcoin, c’est la popularisation du « Satoshi ». J’avais déjà entendu ce nom. Satoshi, c’est le pseudonyme du ou des inventeurs anonymes du Bitcoin, dont l’article et le code fondateur sont signés du mystérieux pseudonyme Satoshi Nakamoto. Un joli pseudo, passe-partout qui fait sérieux, un tantinet savant fou japonais. Pratique pour rester anonyme, on en recense 557 homonymes sur le réseau Linkedin, la plupart étant eux-mêmes des impostures du pseudonyme. D’ailleurs, qui sait si Satoshi Nakamoto est le pseudo d’un gick libertaire comme son mythe le cultive, et pas une équipe de cyber-blanchisseurs, ou de cyber-déstabilisateurs d’une puissance malveillante ?

Satoshi l’anonyme. L’ennui avec le culte du secret, c’est que tant qu’on n’a pas de preuve d’existence de l’entité derrière l’anonyme Satoshi, on ne sait pas qui est Satoshi, ni qui Satoshi n’est pas.

Mais ce soir-là j’entendais les gens parler de paiements en « Satoshi ». J’ai d’abord cru à un jargon entre initiés pour désigner le Bitcoin, mais ça ne collait pas avec les petits paiements. Alors j’ai demandé discrètement et on m’a expliqué. Pour faciliter les transactions, le Bitcoin a des subdivisions. Un Bitcoin (BTC) est égal à mille millibitcoins (1000 mBTC), ou 1 million de microbitcoins (1 000 000 μBTC), ou encore cent millions de « Satoshis ». Le « Satoshi » est donc un cent-millionnième de Bitcoin. En clair, quand le BTC vaut 40 000 €,  100 Satoshis valent 4 centimes d’euro, et 2500 Satoshis valent 1 euro.

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