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Comment Eramet a perdu 45 millions d’euros dans un produit structuré scabreux de Leonteq. Comprendre le piège des CLN-Rallye.

Les Echos, racontent comment un salarié indélicat d’Eramet (plus précisément de Metal Securities, filiale gérant plus d’un milliard de trésorerie pour Eramet), a placé 50 millions d’euros dans un CLN-Rallye perdant de Leonteq.

Grâce à la complicité d’un intermédiaire interlope, apporteur d’affaire auprès de Leonteq, le trésorier d’Eramet aurait empoché 850 000 euros de commissions occulte (pot de vin, ou bakchich) pour placer en CLN-Rallye Leonteq les 50 millions soutirés illégalement à Eramet, tandis que son compère ayant trempé dans l’affaire à Dubaï, empochait 800 000 euros de commissions.

Le coupable aurait avoué avoir planté Eramet en lui faisant placer 50 millions d’euros sur ce CLN-Rallye Leonteq ayant perdu 87,5% de sa valeur, soit 45 millions de pertes, et les commissions afférentes, dans le cadre de son procès pour une autre affaire de trafics de stupéfiants, devant la Cour d’appel de Rouen.

Sans lier les deux affaires, on voit bien des similarités entre le mode opératoire des CLN-Rallye Leonteq vendus à Eramet, et le circuit de vente de produits structurés Leonteq en France, assorti de commissions blanchies dans les paradis fiscaux, à Dubaï et aux Antilles Britanniques (British Virgin Island, BVI), révélé par le Financial Times.  https://deontofi.com/leonteq-ernst-young-ikapital-bvi-financial-times/

En revanche, aucun article n’explique clairement les caractéristiques du CLN-Rallye frelaté.

CLN-Rallye : le piège !

Pour comprendre l’embrouille du CLN-Rallye perdant de Leonteq, revenons d’abord sur le fonctionnement classique d’un CLN, ou Credit Linked Note.

Il existe plusieurs types de produits structurés. Parmi les plus diffusés ces dernières années auprès du grand public, on compte principalement les EMTN ou ou Euro Medium Term Notes. Ces derniers se présentaient généralement sous forme d’obligation émises par une banque (structureur), à la performance indexée sur un actif sous-jacent (indice boursier, panier d’actions, indice « maison », « decrement », etc.), avec remboursement automatique en cas de gain (autocall), et report de remboursement en cas de perte jusqu’à l’échéance (8 à 12 ans).

Les CLN, ou Credit Linked Notes, sont des titres d’une nature totalement différente. Ils ne sont pas indexés sur des actions ou paniers d’actions, mais proposent un taux connu à l’avance, avec une clause de remboursement ou de perte, liée à la solvabilité d’un emprunteur.

En gros, le principe est le suivant : l’émetteur de CLN (une banque) achète des titres de dette d’un emprunteur (Rallye), si possible à un niveau décoté par rapport à leur valeur nominale de remboursement, avec un taux attractif, lié à cette décote indiquant des risques d’incident de remboursement.

La banque détient les titres, voire prête directement à l’emprunteur bancal (comme les banques françaises ayant prêté à Rallye tout en vendant des CLN-Rallye à leurs clients pour leur transférer le risque de défaut).

En contrepartie de cette dette « Rallye », les banques proposent des CLN-Rallye affichant un rendement attractif, grâce au taux élevé de la dette de Rallye, reflétant les craintes des marchés sur sa solvabilité.

Pour se protéger contre les risques de défaut de l’emprunteur, par exemple Rallye, la banque émet un CLN adossé à la dette de Rallye. Ce CLN inclut un CDS, cette fois-ci vendu à la banque. En clair, si Rallye ne peut pas rembourser, la banque détient un CDS qui couvrira sa perte sur les titres Rallye, ce CDS étant indirectement « vendu » par les souscripteurs des CLN-Rallye.

En cas d’incident de remboursement de ses prêts par Rallye, le mécanisme du CDS entre en jeu : les pertes des banques (acheteuses de CDS-Rallye) sur les emprunts Rallye qu’elles possèdent, sont transférées aux porteurs de CLN-Rallye (vendeurs de CDS Rallye, indirectement à l’intérieur du CLN-Rallye) qui encaissent une perte certaine.

Ayant ce mécanisme en tête, sachant que les banques (et les marchés) ne pouvaient ignorer l’insolvabilité latente de Rallye dès 2015, voire avant, on comprend que la vente massive de CLN-Rallye par ces mêmes banques, à des particuliers séduits par les rendements promis, a entraîné des litiges de masse sur fond de filouterie systémique.

Le cas du CLN-Rallye Leonteq d’Eramet est encore pire.

CLN-Rallye Leonteq : face tu perds, pile je gagne !

On a compris le principe du CLN : promettre un « taux » attractif, lié à la dette d’un emprunteur « privé » (entreprise), avec un remboursement conditionné à l’absence d’incident de paiement. En cas de survenance d’un « événement de crédit », le CLN joue un rôle d’assureur des banques (vendeur de CDS), et subit une perte certaine.

Voyons les caractéristiques du CLN-Rallye Leonteq litigieux, révélé à Deontofi.com par des sources confidentielles [ndlr, Leonteq n’a pas donné suite à nos demandes d’informations à ce sujet].

– CLN-Rallye : un CLN, ou Credit Linked Note, est un titre financier dont les conditions de performance et remboursement sont suspendues à la solvabilité financière d’un emprunteur. Dans le cas des CLN-Rallye, il s’agit de titres émis par des banques comme la Société Générale, BNP Paribas ou Leonteq, dont le remboursement était conditionné à la solvabilité de la société Rallye, holding de contrôle des supermarchés Casino, surendettée.

– CLN-Rallye frelatés : à partir de la révélation du surendettement caché du groupe Casino-Rallye, le 16 décembre 2015, par l’analyste financier américain Carson Block, gérant du fonds Muddy Waters, nul ne pouvait ignorer sa débâcle annoncée. Dans ces conditions, le taux d’intérêt sur les marchés pour des prêts à court terme à Rallye était de l’ordre de 6% à 7%, selon plusieurs experts interrogés.  

Or, le CLN-Rallye de Leonteq fourgué à Eramet est émis avec un taux de seulement 1%. Replacé dans le contexte de l’époque, un placement de trésorerie sans risque à 1% était une aubaine pour les trésoriers professionnels (d’entreprises ou caisses de retraite) face au rendement « négatif » (d’environ -0,5%) offert par les fonds de trésorerie monétaire. Certes, les CLN-Rallye émis par Adequity Société générale n’étaient pas moins risqués, mais vantaient des taux dépassant 5% par an, comme pour son CLN-Rallye Juillet 2020 (FR0013183365)

Le taux de 1% promis par le CLN-Rallye Leonteq intrigue, vu les risques encourus et surtout la marge « sous-entendue » par rapport au rendement des emprunts Rallye sur le marché.

En effet, plusieurs experts en produits structurés nous ont affirmé que le prix des CDS, ces assurances en cas de défaut de paiement de Rallye, correspondait à l’époque à un rendement de 8 à 9% sur la dette de Rallye.

« Leonteq (…) qui fabrique le CLN Rallye (…) lui attribue un coupon annuel de 1 %, alors que celui-ci devrait plutôt avoisiner les 7 %, compte tenu du niveau de risque », observent également Les Echos.

Cet écart entre le taux élevé de la dette de Rallye, et le coupon rikiki du CLN Rallye de Leonteq, indique surtout des caractéristiques très défavorables au souscripteur, par rapport aux conditions de marché, et une marge symétriquement exubérante pour le structureur (Leonteq). Cette marge de Leonteq sur le dos du client, permet le versement de confortables commissions aux « apporteurs » de l’affaire Eramet, en l’occurrence le salarié coupable et son « ami parti à Dubaï », qui touchent respectivement 850 000 euros et « autour de 800 000 euros » de commissions de Leonteq, selon l’aveu du salarié coupable à la Cour d’appel de Rouen, rapporté par Les Echos.

Avec l’écart de taux entre la dette de Rallye, le prix du CDS Rallye et le coupon à 1% du CLN-Rallye, il nous a été soufflé par un initié, que les 50 millions d’euros versés par Eramet auraient permis de verser au moins 3,5 millions d’euros de commissions aux divers intervenants à récompenser (plus que les 1,65 million partagés par l’infiltré d’Eramet et son « ami à Dubaï »).

Cette description relève à ce stade d’hypothèses invérifiables, et improuvables sans le pouvoir d’investigation de la justice, nécessaire à la manifestation de la vérité.

Parmi les indices confortant cette hypothèse, notons la vision « miroir » du gendarme boursier, relayée par Les Echos. Lors d’un précédent contrôle de Leonteq, l’AMF observait « un niveau de marge de distribution très élevé par rapport à la rentabilité offerte à l’investisseur ». « Dans certains cas, cette marge dépasse même le niveau maximum de 12 % prévu par les procédures », révélait le gendarme boursier, selon Les Echos.

Au passage, ce niveau de marge (12%) « prévu par la procédure » rappelle la tolérance du gendarme boursier et des réglementations, vis-à-vis des pratiques de pillage des épargnants à l’œuvre dans la conception et distribution de tels produits structurés.

Rappelons que dans le cadre des fonds d’investissements ouverts classiques (FCP et Sicav conformes Ucits), les frais sont déjà considérés exorbitants quand ils dépassent 2,5%, alors que les fonds d’investissement cotés en bourse (ETF ou Exchange Traded Funds) ont plutôt des frais inférieurs à 0,3% par an.

Si l’on ajoute que les « marges » sont en principe inférieures aux « frais » prélevés sur l’épargne (avant déduction des coûts de gestion), tolérer 12% de marge sur des produits structurés laisse penser que le niveau de « frais » ou « commissions internes » cachées dans la conception des produits structurés peut être encore supérieure à ces 12%.

En résumé, on tolère en France que les produits structurés escamotent à leurs souscripteurs jusqu’à 5 fois plus de marge que dans les fonds d’investissements les plus chargés en frais, et jusqu’à 40 fois plus que dans les fonds indiciels trackers (voire près de 100 fois plus de marge que dans le fonds ETF Lyxor CAC40) ! Leonteq dépasserait même « dans certains cas » ce niveau de marge prohibitif de 12%, selon le document de l’AMF rapporté par Les Echos.

Infos clé du CLN-Rallye 1% de Leonteq isin CH0402354424
p.1=
Termsheet as of 23/12/2019
Redemption per product : Cash : EUR 125.00
Private Placement
1% p.a. Credit-Linked Certificate on Rallye SA
Final fixing date 20/12/2019. Issued in EUR; not listed.
ISIN CH0402354424 Swiss Security Number 40235442

I. PRODUCT DESCRIPTION
[description générale et générique du CLN en anglais]
en gras : The product is not principal protected. Investors bear the credit risk of the Reference Entity, the Issuer and the Guarantor (if any) of the Product.
[Le produit n’est pas protégé en principal. Les investisseurs supportent le risque de crédit de l’Entité de Référence, de l’Emetteur et du Garant (s’il existe) du Produit.]

UNDERLYING REFERENCE ENTITY
Rallye SA

PRODUCT DETAILS
Issue Price 100.00%
Issue Size: EUR 100,000,000 (can be increased at any time)
Denomination: EUR 1 000
Settlement currency: EUR
Initial Fixing Date: 23/03/2018
Issue Date: 23/03/2018
Redemption Date: 10/01/2020

p.2 =
Final Fixing Date: 20/12/2019 (subject to Market Disruption Event provisions)
Redemption Date: In case no Credit Event during the Credit Event Observation Period (…) occurred, the earlier of :

  1. 10/01/2020 (“Scheduled Redemption Date”)
  2. in the case of an (…) of the issuer’s termination right, the date specified as the early redemption date in the issuer’s Terminantion Announcemnet (“Early Redemption Date”)

(…)
Coupon: 1.00% p.a.

p.3 =
(…)
CREDIT EVENT DETERMINATION CARACHTERISTICS
Credit Events  Mean the Credit Events, as declined in the ISDA Definitions and indicated in the table herein. (…)
Evénements de Crédit Signifie les Evénements de Crédit, tels que déclinés par les définitions de l’ISDA et indiqués dans ce tableau.

Credit EventApplicable
BankruptcyYES
Obligation Acc…NO
Obligation DefaultYES
Failure to PayYES
??? / ???NO
RestructuringYES
Governmental InterventionNO

p.4 = en bas de page :
II PROSPECT FOR PROFIT AND LOSS
(II PERSPECTIVES DE PROFIT ET PERTE)
p.5 = Haut de page, en gras :
In case a Credit Event has occurred, the Investor could lose the total capital Invested.
Au cas où un “Evénement de Crédit” s’est produit, l’Investisseur pourrait perdre la totalité du capital investi.

Retrouvez ici toute la saga Leonteq sur Deontofi.com :

  1. Leonteq flashé par le FT, une saga des structurés
  2. Que lit-on sur Leonteq dans le Financial Times ?
  3. Ernst & Young et les audits serviables
  4. Des structurés perdants de Leonteq (EMTN)
  5. Au cœur de Leonteq, une conformité foutraque
  6. Fraude Leonteq Eramet, l’omerta française brisée
  7. Leonteq et le CLN-Rallye pas nickel d’Eramet
  8. Produits structurés danger : Déontofi alerte la justice !
  9. Maximum 12,62% ? Décrément à la loupe
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