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(Tout le procès Pérol ici) Lundi 22 juin 2015, premier jour du procès de François Pérol, audience de l’après-midi. Après avoir écouté l’histoire du secrétaire général adjoint de l’Elysée, le juge se pencher sur le détricotage des liens entre les Caisses d’épargne et la Caisse des dépôts et consignations (CDC), en passant par la convoitise de CNP Assurances et la banalisation du Livret A.

(photo © GPouzin)

Alors que l’ex-secrétaire général adjoint de l’Elysée est jugé pour prise illégale d’intérêt pour avoir été parachuté à la tête du groupe Banque populaire Caisse d’épargne dont il a piloté le mariage, son procès expose au grand jour les manœuvres et luttes d’influence anciennes de leurs dirigeants. (photo © GPouzin)

16h10, l’audience a repris son souffle.

– Vous êtes sollicité, résume le juge. Il peut arriver qu’il y ait des informations utiles, vous les indiquez à qui de droit. Je vais citer d’autres rendez-vous, le 23 juin 2007 avec Messieurs Milhaud et Guéant, le 30 juillet 2007 entre Charles Milhaud et François Pérol, pendant 1h30. On se parle de quoi ?

– Je recevais Charles Milhaud, Baudouin Prot (BNP), Michel Pébereau (BNP), les dirigeants d’AXA, des banquiers et des assureurs, car cela faisait partie de mon métier. La crise est latente depuis l’été, quand BNP annonce la fermeture de ses fonds monétaires (NDLR, collés avec des titres invendables dans ses fonds de trésorerie prétendus sans risque et disponibles, BNP bloque toute possibilité de retrait des souscripteurs).

– Vous revoyez Sureau le 1er août qui indique dans son compte-rendu : « sa réponse n’est pas négative, il faudra voir à son retour ».

– Je pense qu’il a toujours en mémoire le projet de rachat de la participation de la CDC dans CNP Assurances. Je leur dis que le mieux serait d’aller voir les propriétaires (NDLR CDC et La Banque Postale).

– Je comprends, il ne faut pas être désagréable et savoir les recevoir, approuve le juge avec empathie. Mais alors même que vous nous expliquiez qu’aucune décision n’était prise sans que le premier ministre soit là, est-ce que vous n’entretenez pas cette idée d’un cercle d’intérêt dans lequel Sureau vous place facialement ? Ce n’est pas n’importe qui.

– Je continue de penser qu’il faut recevoir les acteurs économiques, c’est important, répète le prévenu. Vous ne pouvez pas vivre coupé du monde. C’est intéressant pour moi de savoir si la Caisse d’épargne veut racheter des parts de la CDC dans la CNP, cela ne fait pas de moi un décideur. Ils étaient tous dans l’idée que Sarkozy décidait tout et faisait tout. Je leur explique que ce n’est pas le cas. Sureau pensait que je pourrais demander à la CDC de vendre la CNP.

– L’audition de Mr Romanet traduit que Milhaud aurait demandé à François Pérol de l’aide pour prendre le contrôle de la CNP, mais que la CDC y était attachée, confirme son avocat.

– Le 19 octobre, Mr Milhaud vient vous rendre visite, poursuit le juge Peimane Ghaleh-Marzban. Voulaient-ils vraiment se marier ?

– Mon interprétation est qu’ils y pensaient depuis la fusion de Natixis.

– Ce n’est pas sûr finalement, objecte le juge pour tester l’accusé. Beaucoup parmi eux ne s’entendaient pas. Vous deviez le savoir en tant que banquier. Vous connaissez ce genre de choses. Dans la magistrature on le sait, poursuit-il plein de sous-entendus. Dominique Ferrero, ex-DG de Natixis parle ainsi de « difficultés constantes entre actionnaires à se mettre d’accord pour les décisions sur Natixis ». On a l’impression que Natixis a été une première étape, puis plus rien. Et qu’à la faveur de la crise les pouvoirs publics mettent la pression pour finaliser la fusion. Pourquoi ne s’est-elle pas faite avant la crise financière ?

– Je ne sais pas Monsieur le président, peut être parce qu’ils n’avaient pas la capacité de se mettre d’accord avant la crise et y arrivent avec crise.

– Le 5 mai 2008, Sureau vient vous voir, le 6 mai il voit Guéant. Il vous envoit des amendements rédigés en commun avec le Trésor (NDLR amendements sur les Caisses d’épargne dans la loi de modernisation économique LME). Là, vous donnez votre avis, vous intervenez dans le processus législatif.

– Monsieur Banquy m’écrit, je le connais de longue date car nous étions au ministère des finances ensemble. Il évoque un amendement sur la banalisation du livret A, nous informe de la négociation avec Bercy, qui lui dit « avez-vous pensé à solliciter l’avis du gouverneur et de la Banque de France ?», cela paraît du bon sens.

– Votre responsable de cabinet explique que vous étiez réticent sur l’un d’entre eux, l’amendement sur la nomination du président. Quand on dit ça, on imagine que vous avez un pouvoir. Il n’y a rien de choquant à cela, c’est votre collaborateur régulier, relève le juge comme pour appuyer la crédibilité de ce témoignage.

– Je ne crois pas Monsieur le président, cette banalisation du livret A a été négociée par le ministère des finances à la demande des Caisses d’épargne.

– Ces amendements ont été négociés avec le Trésor, OK, c’est le cabinet de Madame Lagarde. Stéphane Richard (NDLR, nommé depuis patron de France Télécom devenu Orange) directeur de cabinet de Christine Lagarde, confirmera cet arbitrage en disant qu’il n’était « pas surpris que François Pérol intervienne ».

– Monsieur Pérol, le mail du 14 mai 2008 sur l’amendement des caisses d’épargne témoigne qu’il y avait des relations directes entre vous et la CNCE, intervient à son tour la procureure.

– Il m’écrit parce qu’il me connaît, mais je ne lui réponds pas, se dérobe François Pérol.

– C’est quand même étonnant ce circuit parallèle, poursuit le juge. Ce n’est pas d’une banalité affligeante.

– La banalisation du Livret A a été décidée et mise en œuvre par le ministère des finances, maintient l’accusé. Ça n’est pas un sujet qui a mobilisé le président de la République. C’était une décision qui devait être en projet au ministère des finances de longue date. Il y a environ 3200 milliard d’épargne en France, dont 1400 en assurance vie et 300 milliards en épargne réglementée… Le Livret A doit être distribué par toutes les banques.

– Quand on relit l’objet de ces amendements on y trouve la suppression dans la loi de la réf aux missions d’intérêt général des caisses d’épargne, la suppression de l’allocation de montant déterminé à l’épargne logement, la suppression de la désignation des dirigeants par le ministère des finances, relève à son tour Ulrika Weiss, la procureure. On est déjà dans le retrait de l’État.

– Cette réforme n’a pas l’importance que vous lui attribuez, balaye le grand banquier d’une formule aussi convenue que péremptoire.

– Qui décide des sujets dont est saisi le président de la République ? reprend le juge Ghaleh-Marzban. Il ne peut pas être en pointe sur tout, la défense, la santé, l’économie, la politique extérieure, l’éducation, etc.

– Nous avons des relations constantes avec les ministères. Tous les lundis il y a une réunion entre le secrétaire général de l’Elysée et le premier ministre au déjeuner, et une réunion d’information entre les cabinets des ministres et le secrétariat général de l’Elysée.

– Reprenons cette réunion du lundi, est-ce que Guéant dit « il faut parler de ce sujet au président ».

– Oui. Mais sur la banalisation du Livret A ce n’était pas le cas.

– Ne vous focalisez pas sur le livret A, tempère le juge pour détendre son client. Mais nous sommes rassurés d’entendre que le président de la République est informé des sujets importants sur lesquels il peut être appelé à prendre des décisions, poursuit-il avec une pointe d’ironie.

– Bien sûr il y avait un pouvoir d’évocation du président de la République, s’empresse de compléter François Pérol, continuellement gêné pour démonter la prétendue absence d’influence et de pouvoir d’un secrétaire général adjoint de l’Elysée, sans minimiser la présence plénipotentière de son éminent président.

– Je suis quand même étonnée que le Livret A ne soit pas un sujet important, objecte à nouveau la procureure.

– En comparaison des 300 et 360 milliards d’euros de garantie de l’État, cela n’a rien à voir, relativise François Pérol. La banalisation du Livret A est sans impact pour les déposants et faisait l’objet d’un accord en négociation à Bruxelles. Il n’y avait aucun intérêt à ce que le président de la République se mêlat de cette affaire.

– Nous avons cet autre message que vous adresse Mr Sureau le 6 mai 2008, envoyé d’Afghanistan, dans lequel il vous indique « voilà la note sur la fusion des organismes centraux ». Vous lui aviez demandé quelque chose ?

– Non. Je suppose qu’il l’avait annoncée.

– Il parle de présidence tournante. La question de la fusion de BPCE n’a pas évolué depuis décembre ?

– Ses dirigeants y songent mais ne sont pas encore passés à l’acte.

– La situation est pourtant exposée dans Les Echos du 12 décembre 2007, intervient Maître Jérôme Karsenti, avocat des parties civiles.

– Quelle pièce ? s’enquiert le président.

– Elle n’est pas au dossier, conteste un autre.

– Vous pouvez l’imprimer et la verser au dossier, transige Maître Karsenti.

Il est 17h passé. Profitant de cet entre-fait, le président accorde une pause d’un bon quart d’heure à tout le monde. Pause café, goûter, buvette, cigarette ou toilettes… Ou juste pour reprendre son souffle après l’épreuve d’un baptême dans le box des accusés, toujours si déstabilisante pour les dignitaires de haut rang. A l’autre extrémité du palier des salles d’audience, dans l’intimité des quelques proches l’entourant comme un paravent, François Pérol essuie méthodiquement du revers de la main d’imperceptibles larmes qui perlent irrémédiablement aux coins de ses yeux, fissurant son masque impassible.

(Tout le procès Pérol ici)

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