Tout a sans doute été écrit, ou presque, sur le massacre de Charlie Hebdo et ses lendemains sanglants. Deontofi.com se devait pourtant de revenir sur cet événement sans précédent. Par devoir de mémoire, bien sûr, mais aussi pour apporter à nos lecteurs un complément d’analyse sur les valeurs fondamentales au cœur de ces journées historiques : la liberté d’expression, la liberté de la presse, le droit à une information libre et pluraliste.

En remontant l'avenue de la République, ici ou ailleurs, nous étions tous là, partout en France et dans le monde, par millions réunis pour défendre la liberté d'expression et la liberté de la presse, en réaction aux attentats de cette morne semaine, dimanche 11 janvier 2015. (photo © GPouzin)

En remontant l’avenue de la République, ici ou ailleurs, nous étions tous là, partout en France et dans le monde, par millions réunis pour défendre la liberté d’expression et la liberté de la presse, en réaction aux attentats de cette morne semaine, dimanche 11 janvier 2015. (photo © GPouzin)

Hommage à la liberté d'expression des dessinateurs de presse assassinés, place de la République, mercredi 7 janvier 2015 au soir. (photo © GPouzin)

Hommage à la liberté d’expression des dessinateurs de presse assassinés, place de la République, mercredi 7 janvier 2015 au soir. (photo © GPouzin)

Mercredi 7 janvier  2015, les enfants avaient repris le chemin de l’école l’avant-veille, les consommateurs digéraient leurs excès de Noël et boudaient le début des soldes. Est-ce que la France s’ennuyait ou s’accordait un répit ? Pas pour longtemps en tout cas. À 11h30, le massacre de Charlie Hebdo déclenche des réactions en chaîne sans précédent. La violence de l’attaque, la course-poursuite entre la police et les fuyards, si spectaculaire par contraste avec la vulnérabilité inoffensive des victimes et la cause de leur exécution sanglante : des dessins, des dessinateurs de presse, un journal satirique tirant le diable par la queue pour informer un public jusqu’alors confidentiel, avec son humour potache et distrayant. Pas pour tous, bien sûr.

Offrandes en hommage aux journalistes et dessinateurs de Charlie Hebdo assassinés la veille, place de la République jeudi 8 janvier 2015. (photo © GPouzin)

La disproportion de ce contraste, entre les gentils dessinateurs et leurs exterminateurs enragés, bouleverse et révolte la France en quelques heures, et bientôt la planète entière. Submergés par l’émotion, les réseaux sociaux s’agitent. Tout le monde veut «faire quelque chose». Il faut réagir. Des rassemblements spontanés s’organisent : 19h à République, non 18h, et puis 17h. C’est maintenant, j’y vais. La nuit est tombée quand j’arrive, la place pas encore bondée mais bien remplie, les camionnettes de télé pointant leurs paraboles vers le ciel. Tous ces gens et ce silence. L’atmosphère est chargée d’un sentiment étrange, entre tension et apaisement. Entre veillée funèbre et manif sans revendication. Profonde tristesse. Mais la joie pudique d’être ensemble aussi, rassurés par ce sentiment partagé entre les dizaines de milliers d’individus venus rendre hommage aux victimes, et dire leur attachement indéfectible à la liberté d’expression en général, et à la liberté de la presse qui l’accompagne.

Rassemblement spontané Place de la République, le soir du massacre de la rédaction de Charlie Hebdo, à Paris mercredi 7 janvier 2015. (photo © GPouzin)

Il se passe quelque chose sur cette place de la République. On y croise certainement plein de confrères. Entre Libération, Marianne, et même Le Revenu (d’où j’ai vu sous ma fenêtre défiler 14 ans de manifs), sans oublier Charlie Hebdo un peu plus loin, et Médiapart vers la Bastille, c’est un peu le quartier de la presse. Mais il y a surtout la foule des citoyens venus par milliers, parce qu’ils devaient être là. Des jeunes, étudiants ou pas; des moins jeunes, retraités ou non; des fonctionnaires, des salariés, des travailleurs indépendants, de tous secteurs et toutes conditions, venus communier avec la République en deuil de sa liberté. Chacun est venu comme il est, sans préparation. A ce stade, les rares accessoires du rassemblement se limitent à quelques crayons et stylos, symboles de la liberté d’expression, morceaux de cartons ramassés sur lesquels on a griffonné quelques mots.

La République en deuil pour la liberté de la presse et la liberté d'expression, le 7 janvier 2015. (photo © GPouzin)

La République en deuil pour la liberté de la presse et la liberté d’expression, le 7 janvier 2015. (photo © GPouzin)

Vers 18h30, de rares slogans rompent finalement ce silence. D’abord une incantation, comme pour faire revenir les morts. «CHAR-LIE, CHAR-LIE, CHAR-LIE». Ensuite ce serment, teinté de bravade : «NOT AFRAID, NOT AFRAID». Et puis deux mots sacrés, repris par la foule d’une voix grave : «LI-BER-TÉ, D’EX-PRE-SSION ! LI-BER-TÉ, D’EX-PRE-SSION !».

C’est pour ça qu’ils sont ici, que nous sommes tous là, et que des millions de citoyens du monde envahiront bientôt les rues de tous les pays en disant «Je suis Charlie», «je suis pour la liberté d’expression».

Je suis Charlie, signe de ralliement devenu en quelques heures le symbole mondial de la liberté d’expression, dès le soir du massacre de la rédaction de Charlie Hebdo, mercredi 7 janvier 2015. (photo © GPouzin)

Comment souhaiter la bonne année après ce 7 janvier ? Comme je l’écris dans mes vœux privés, et à nos lecteurs, cette nouvelle année paradoxale est aussi porteuse d’espérance. La violence et l’horreur du massacre de Charlie Hebdo sont certes sans précédent, mais le sursaut citoyen qu’il a déclenché est encore plus impressionnant.

Objectivement, sans jugement de valeur et sans amoindrir la peine que me cause ce début d’année meurtrier et l’assassinat de confrères journalistes, ces attentats ont tué bien moins de gens que les milliers d’innocents sacrifiés par les kamikazes du World Trade Center, le 11 septembre 2001. Mais le message des terroristes n’est pas destiné à des dirigeants américains belliqueux (George Bush I et II), il touche tous les citoyens épris de liberté, par delà les frontières, dans les pays où cette liberté existe comme dans ceux qui en sont privés. Et ces gens ont répondu présent. Quelle déferlante ! Quel ras de marée humain ! Combien de millions d’individus sont descendus dans la rue, dimanche 11 janvier 2015 ? Des modestes bourgades aux capitales, à Paris, Londres et Berlin, New York et Moscou, Tel Aviv et Téhéran, unies dans leur communion pour la liberté d’expression. Messie Charlie ?

A-t-on jamais autant célébré la liberté d’expression et la liberté de la presse ?
Eclairant ce jour sombre, neuf lettres lumineuses dessinent dans la nuit ce slogan repris par la foule : NOT AFRAID, même pas peur... (République le 7/1/2015 photo © GPouzin)

Surgies de la nuit, neuf lettres étincelantes éclairent ce jour sombre d’une lueur d’espoir, dessinant un slogan bientôt scandé par la foule : NOT AFRAID, même pas peur… (République le 7/1/2015 photo © GPouzin)

Dimanche 11 janvier, un soleil d’hiver réchauffe Paris, abandonnée aux piétons venus célébrer la liberté d’expression par millions. C’est magnifique ! La manifestation de solidarité populaire sera peut-être éphémère, car chacun retournera au quotidien de ses affaires. Les temps sont durs, et on sait que beaucoup de dirigeants économiques ou politiques, qui se disent «Charlie» aujourd’hui, n’ont pas toujours défendu la liberté de la presse et la liberté d’expression. Nous avons ainsi souvent dénoncé l’instrumentalisation de la justice par ceux qui intentent des procès en diffamation contre les journalistes révélant des faits que leurs détracteurs savent réels. Les syndicats de la Fédération internationale des journalistes ont d’ailleurs regretté que de tels hypocrites revendiquent à Paris les libertés qu’ils étouffent ailleurs. « Comment ne pas être interloqués par la présence, dans la marche parisienne, dans le carré des VIP, du président gabonais Ali Bongo, écrivent-ils dans un communiqué intersyndical ; d’Ahmet Davotoglu, premier ministre de Turquie, l’une des plus grandes prisons de journalistes ; de Sergueï Lavrov, chef de la diplomatie d’une Russie qui muselle sa télévision et réprime de nombreux confrères ; de son homologue des Émirats Arabes Unis, où l’on peut être emprisonné pour un tweet, cheikh Abdallah ben Zayed Al-Nahyane (…) de Viktor Orban, le premier ministre hongrois, qui a fait main basse sur les médias de son pays ».

Place de la République, le lendemain du massacre de Charlie Hebdo, les hommages émouvants aux victimes de l'attentat continuaient d'affluer pour soutenir la liberté d'expression, place de la République le 8 janvier 2015. (photo © GPouzin)

Place de la République, le lendemain du massacre de Charlie Hebdo, les hommages émouvants aux victimes de l’attentat continuaient d’affluer pour soutenir la liberté d’expression, place de la République le 8 janvier 2015. (photo © GPouzin)

Mais le fond restera. Malgré des critiques, souvent légitimes et bienvenues pour assurer une information libre et pluraliste contribuant au débat démocratique, les citoyens du monde ont répondu spontanément au massacre de Charlie Hebdo par une mobilisation massive pour la liberté d’expression et la liberté de la presse. Bravo ! Et merci pour le souffle d’espérance qui éclaire ce début d’année tragique d’une lueur prometteuse.

Lire la suite : Liberté d’expression, liberté de la presse, quels sont nos droits ?

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