Les dirigeants mégalomanes ont un don infini pour la fiction, surtout quand elle favorise leur pactole. Les frasques de Monsieur Loyaltouch, épinglées par la sanction de l’AMF du 16 juillet 2014, en fournissent des exemples extravagants, disséqués pour vous par Deontofi.com.

Comme dans l'affaire Gowex, monsieur Loyaltouch avait construit son château de cartes sur des mensonges pour mieux fourguer ses actions aux victimes d'Alternext. (photo © GPouzin)

Comme dans l’affaire Gowex, monsieur Loyaltouch avait construit son château de cartes sur des mensonges pour mieux fourguer ses actions aux victimes d’Alternext. (photo © GPouzin)

Dans ses communiqués du 29/05/2009, 4/09/2009 et 16/11/2009 Monsieur Loyaltouch vante un chiffre d’affaires multiplié par deux ou trois, mais complètement inventé. Selon les vérifications de l’AMF, ce chiffre d’affaires incluait celui de deux sociétés, Optize et Ebizcuss, que Christian Quérou avait envisagé de racheter sans le faire. Comme si l’épicier du coin incluait dans son chiffre d’affaires celui de Carrefour qu’il aurait envisagé de racheter sans le faire. Très fort !

Re-belotte dans son communiqué du 21/09/2009: le groupe de Christian Quérou se flatte de résultats semestriels inventés. L’AMF observe que « l’intégration dans les données financières de deux sociétés n’ayant aucun lien juridique ou capitalistique avec ce dernier a eu pour effet de majorer artificiellement le chiffre d’affaires, le résultat ainsi que le niveau de trésorerie annoncés pour le premier semestre 2009 ». Bien vu ! Mais que faisaient les experts comptables et commissaires aux comptes pendant ce temps ? Du tricot ?

L’affaire se corse avec la comptabilisation, dans le résultat du premier semestre 2009, d’un tour de passe-passe intervenu plus de six mois après, en 2010… L’AMF relève ainsi « un contrat de cession d’actions non signé en date du 25 février 2010 par lequel Sanomi cède 843 750 actions Global Technologies à ID Europe [NDLR une entité du groupe de Christian Quérou] pour un prix de 13,5 millions d’euros, deux ordres de mouvements en date des 11 janvier et 25 février 2010 relatifs aux cessions d’actions de la société Global Technologies entre Loyaltouch et Sanomi puis entre Sanomi et ID Europe ».

Après avoir démêlé cette carambouille, l’AMF recalcule les vrais chiffres de Loyaltouch au premier semestre 2009: ses ventes n’atteignaient que 28,4 millions (quatre fois moins que les 116 millions publiés), la trésorerie n’était que de 3,8 millions (presque cinq fois moins que les 16,8 millions communiqués) et la société avait réalisé près de 22 millions d’euros de pertes, au lieu des 11 millions de profits inventés par son propriétaire.

La spirale du mensonge s’accélère chez les dirigeants mythomanes

Le communiqué de Loyaltouch du 11 mai 2010 n’est pas moins fantasque que les précédents. Premièrement, l’AMF note que la mention d’une « certification » en cours par les commissaires aux comptes est non seulement fausse, mais qu’elle n’enlève rien au caractère mensonger desdits comptes puisque «le chiffre d’affaires annuel, le résultat annuel ainsi que le montant de la trésorerie semblaient avoir été surévalués de façon artificielle», par les magouilles évoquées précédemment sur les comptes du 1er semestre 2009.

Monsieur Loyaltouch se fourvoie ensuite dans un délire pur, dont la seule motivation semble d’embrouiller les épargnants. Le communiqué du 11 mai 2010 évoque ainsi un projet de partenariat et d’échange d’investissement avec Bernard Krief Consulting (BKC), annoncé quelques mois plus tôt, qui finalement n’aurait pas abouti. Alors qu’il a été annoncé puis démenti, l’AMF trouve pourtant une trace de ce partenariat dans les comptes de Loyaltouch, sous forme d’une vente de licence de logiciel à BKC, le 10 décembre 2009, pour 15 millions d’euros, et de l’achat par Loyaltouch à BKC le même jour, aussi pour 15 millions d’euros, de 10% de sa filiale Heuliez Concord Capital.

Comme on n’est plus à un rebondissement près, l’AMF fait une troisième trouvaille : le projet annoncé, puis démenti, et quand même planqué dans les comptes 2009 de Loyaltouch, a été inventé a posteriori ! Les contrats « quoique datés de décembre 2009, ont en réalité été rédigés et signés en 2010 », relève l’AMF. Les 15 millions d’euros liés à cette vente de logiciel gonflent donc le chiffre d’affaires 2009 de Loyaltouch de façon fictive. Quant à la prise de participation du même montant, elle est tout aussi bidon. Non seulement elle a été inventée a-posteriori, en mars 2010, selon l’enquête de l’AMF, mais en plus elle ne vaut pas un clou : les 10% d’Heuliez Concord Capital ont été comptés en valorisant cette société à plus de 150 millions d’euros « selon l’expertise Galtier/Walor et Lorinvestissement/Saic Velcorex », sur la base d’actifs qu’elle ne possédait pas, alors que ses actifs vérifiables valaient moins de 3 millions, selon l’AMF, soit 98% de moins que sa valeur gonflée au faux bilan de Loyaltouch.

Cerise (toxique) sur le gâteau (frelaté) des comptes de Loyaltouch, l’AMF rappelle pour finir que la trésorerie bidon revendiquée dans le communiqué du 11 mai 2010 sur les compte 2009 de Loyaltouch « prenait en compte un financement obtenu en mai 2010 et transféré en juillet 2010 », caractérisant les manipulations « inexactes, trompeuses et non sincères » de sa communication financière.

Monsieur Loyaltouch en cavale au Far West

Fuyant sa culpabilité, Chritian Quérou était parti « se mettre au vert » au Etats-Unis, si l’on en croit le rapport de l’AMF avec qui il jouait à cache-cache. N’obtenant jamais de réponse à ses courriers, le gendarme des marchés français les envoie finalement à la SEC américaine pour qu’ils soient transmis à Monsieur Loyaltouch, par l’intermédiaire ses avocats américains, maîtres Pardo et Bioche.

Monsieur Loyaltouch esquive encore la réalité pendant huit mois, en faisant le mort à quelques milliers de kilomètres. «Un huissier américain a tenté sans succès, entre juin 2013 et janvier 2014, de signifier les actes à différentes adresses aux Etats-Unis de M. Christian Quérou», précise le rapport de l’AMF. Il fera durer le jeu quelques temps avec le gendarme boursier, avant d’achever sa cavale devant la Commission des sanctions de l’AMF, le 4 juillet 2014, jour de la fête nationale d’Independance Day aux Etats-Unis, qui n’est pas férié en France.

Les manquements de Christian Quérou sont multiples, conclut la Commission des sanctions dans sa décision : « ils ont trait à la communication d’informations inexactes et trompeuses, à l’utilisation d’une information privilégiée et au défaut de déclaration des transactions réalisées par la société SCF sur le titre Loyaltouch » qui relèvent aussi du délit d’initié. Rappelant que Christian Quérou « a pris une part active dans l’ensemble des opérations ayant fait l’objet d’une communication trompeuse » dont il se savait d’autant plus coupable qu’il « a tenté de se soustraire à toute poursuite » en se réfugiant aux Etats-Unis, la Commission des sanctions de l’AMF lui inflige 1 million d’euros d’amende à titre personnel et 200 000 euros supplémentaires à ses deux sociétés (100 000 euros d’amende à Loyaltouch, en faillite, et 100 000 euros à sa holding SCF).

Précisons que le directeur général était aussi visé par la procédure. On ne sait jamais quelle est la part de complicité à un délit financier, ou de soumission naïve à l’autorité, chez ces trop nombreux cadres exécutant les instructions frauduleuses de leur supérieur, jusqu’au jour où ils réalisent, parfois trop tard, qu’ils risquent d’en porter la responsabilité à leur place.

Dans ce cas précis, la Commission des sanctions de l’AMF lui accorde le bénéfice du doute en soulignant surtout le « concours qu’il a apporté à la procédure, tant lors de la phase d’enquête que de la phase d’instruction ». Il écope tout de même de 50 000 euros d’amende. Il faut encourager la coopération judiciaire des cadres et salariés ayant connaissance des fraudes de leurs supérieurs, et tenir compte du lien de subordination qui les contraint parfois à en être des complices forcés. Libérés des pressions et menaces de représailles, ce sont souvent les meilleurs informateurs des entorses à la déontologie financière.

Mais comment déceler l’information trompeuse ou mensongère, et les fraudes comptables, avant que le scandale n’éclate et que le château de carte s’écroule, si l’on n’a pas accès aux informations privilégiées manipulées par les dirigeants pour léser les épargnants avec leurs délits d’initiés ? La réponse à suivre sur Deontofi.com…

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5 commentaires

  1. Deuxtroy, le

    Merci pour cet article. Quelques précisions :
    Christian Querou n’a pas « achevé sa cavale » le 4 juillet 2014 : il n’était ni présent, ni représenté à l’audience de l’AMF, et à ce jour, il court toujours. La condamnation reste donc symbolique, la SEC n’étant pas parvenue à le localiser.
    Concernant les poursuites au plan civil ou pénal, deux groupes d’actionnaires distincts, recourant à deux avocats différents se sont formés, et ont porté plainte contre les protagonistes de l’affaire. Mais le dossier ne semble passionner ni la police, ni la justice. On ne compte plus le nombre de changements de juges d’instruction, le dossier ayant fait l’objet d’une série de ping-pong entre les juridictions de Paris et Nanterre. Quand à la police, le dossier avait initialement confié à une équipe de 4 personne au sein de la Brigade financière. Cette équipe s’était ensuite réduite à une personne, un lieutenant de police. En janvier 2014n l’affaire était confiée à un sous-lieutenant. Celui-ci, contacté, m’avait indiqué que le dossier n’était plus prioritaire, et qu’il était situé « sous le dessous de sa pile ».
    On peut se poser la question de cet immobilisme, sachant que l’Etat français pourrait être directement intéressé à récupérer une partie des sommes (outre les pertes des actionnaires, Loyaltouch et ses filiales ont laissé une ardoise conséquente, dont des dettes fiscales et sociales significatives). A l’heure ou l’Etat multiplie les mesures pour récupérer quelques centaines de millions par ci par là, cette attitude est incompréhensible.
    Sauf si l’on sait que, d’une part, l’ancien directeur général puis président du directoire était un protégé d’une célèbre homme politique de gauche. Et que pour la droite, des rumeurs ont circulé. Rumeurs à laquelle seule l’enquête policière serait susceptible de donner des réponses, en dévoilant le nom de l’homme politique qui avait accompagné Christian Querou lors d’un voyage en Egypte. Le silence qui plane fait penser au jeu du « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette ».

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  2. Valentin, le

    Christian QUEROU
    Vous avez raison de vous intéresser aux articles sur votre escroquerie
    Cela dit votre site internet on s’en balance et surtout
    Ne vous inquiétez pas trop la justice est lente mais elle va finir par vous rattraper
    Un conseil, Restez caché

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  3. Jerome, le

    Mais à quoi ont servi Alternext et l’AMF au moment des faits ?

    Qui ne disait mot consentait.

    Prendront-ils leurs responsabilités ? Les investisseurs escroqués peuvent-ils se retourner contre eux pour négligence et espérer un minimum de dédommagement ?

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    • Gilles Pouzin, le

      Quels recours pour les épargnants victimes des tromperies d’Alternext ?
      Merci cher lecteur pour votre réaction. En réponse à votre question, il faut distinguer les prérogatives d’Alternext et de l’AMF.
      Alternext est un service de cotation électronique permettant d’échanger des titres, qualifié de « marché non réglementé ». C’est en quelque sorte le Far West de la Bourse, pas totalement sans foi ni lois, car il y a quelques lois, mais pas trop respectées, comme en témoignent les sanctions de l’AMF dans ce domaine, et les tricheries impunies encore plus nombreuses.
      L’Autorité des marchés financiers (AMF) est pour sa part chargée de superviser le respect des réglementations financières, en identifiant et en sanctionnant éventuellement les infractions. Si le gendarme boursier omet de sanctionner des faits répréhensibles, il semble pourtant illusoire de mettre en cause sa responsabilité pour négligence. L’AMF fait ce qu’elle peut, avec ses moyens et la volonté de ses décideurs.
      Les épargnants souhaitant demander réparation de leur dommage, doivent identifier des responsables actifs des tromperies dont ils s’estiment victimes, et les poursuivre avec l’aide d’un avocat qui saura démontrer juridiquement le lien direct entre l’infraction et le préjudice, condition absolue pour obtenir la condamnation des coupables à les indemniser.
      Selon le type d’affaires, ils peuvent s’adresser à des avocats spécialisés dans la défense des épargnants. Parmi ceux dont Deontofi.com a pu relater les plaidoiries, on peut citer notamment maîtres Hélène Feron-Poloni, Frédérik-Karel Canoy, Nicolas Lecoq Vallon, Stéphane Bonifassi, Daniel Richard, et quelques autres de leurs confrères. Les épargnants lésés peuvent aussi se regrouper au sein d’associations défendant collectivement leurs intérêts, comme l’Association des actionnaires minoritaires (Adam) de Colette Neuville, l’Association des victimes de l’immobilier locatif (Asdevilm), ou l’Association des victimes de l’épargne retraite (Arcaf), pour ne citer que quelques exemples.
      En espérant que cette réponse vous sera utile, Deontofi.com vous remercie de votre fidélité.

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