Alors que le ministre des finances défend le projet de taxe financière à Bruxelles, lisez « Mon amie c’est la finance ! Comment François Hollande a plié devant les banquiers ». Cet excellent livre-enquête (196 pages, 17€) des journalistes Adrien de Tricornot (Le Monde), Mathias Thépot (La Tribune) et Franck Dedieu (L’Expansion / L’Express), avec une introduction du professeur Gaël Giraud (Sorbonne, CNRS…), décrit comment le lobby bancaire a sabordé les projets de séparation des activités spéculatives promis par François Hollande. Infos notables et morceaux choisis.

Dédicace de "Mon amie c'est la finance" (Bayard 2014, 195 p. 17€), par Adrien de Tricornot, Franck Dedieu et Mathias Thépot (photo © GPouzin).

Dédicace de « Mon amie c’est la finance » (Bayard 2014, 195 p. 17€), par Adrien de Tricornot, Franck Dedieu et Mathias Thépot (photo © GPouzin).

Première partie : Les secrets inavouables de la fausse loi de séparation bancaire.

Dès le premier chapitre, les auteurs exhument ce passage du discours électoral du candidat François Hollande, le 22 janvier 2012 au Bourget : « Mon véritable adversaire, annonce le futur président. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. Sous nos yeux, en vingt ans, la finance a pris le contrôle de l’économie, de la société, et même de nos vies (…) Ainsi la finance s’est affranchie de toute règle, de toute morale, de tout contrôle » (p.31).

Ils rappellent dans la foulée le point 7 des promesses électorales du candidat à la présidence de la République  : « Je séparerai les activités des banques qui sont utiles à l’investissement et à l’emploi, de leurs opérations spéculatives. J’interdirai aux banques françaises d’exercer dans les paradis fiscaux. Il sera mis fin aux produits financiers toxiques qui enrichissent les spéculateurs et menacent l’économie » (p.32).

Le ton est donné. Alors que la crise financière condamne les citoyens à la rigueur, pour rétablir les finances publiques mises à mal par les sottises des banques et leur sauvetage public, l’argument touche les électeurs. Mais au fait, qu’en est-il réellement de ces activités bancaires spéculatives ?

Depuis vingt ans, on nous rabâche que la France bénéficie du système bancaire le plus sûr du monde grâce à notre modèle irremplaçable de « banque universelle », c’est-à-dire « bonne à tout faire ». Contrairement à ce qu’on observe dans d’autres pays, les banques françaises contrôlent notamment 60% des ventes d’assurances vie, l’essentiel du marché de la gestion d’actifs, et la quasi-totalité des activités de courtage en Bourse, de création de produits financiers exotiques et de spéculation sur les marchés les plus déréglementés possibles et imaginables (devises, dettes et taux d’intérêt, matières premières), en plus bien sûr de l’activité traditionnelle moins rentable de gestion des dépôts et moyens de paiement des clients auxquels elles accordent des crédits, qui leur garantie néanmoins le soutien financier inconditionnel de l’Etat en cas de faillite.

Les auteurs nous rappellent que ce mythe inébranlable de la banque universelle est une construction récente que l’on doit notamment aux visions convergentes de deux financiers devenus les plus influents de l’Hexagone : Michel Pébereau, polytechnique-ENA-inspecteur des finances, ex-conseiller aux finances de Giscard, ex-directeur de cabinet de Monory, ex-directeur du Trésor, avant sa carrière de président de banques (le CCF lors de sa privatisation, puis BNP qui rachète Paribas). et Christian Noyer, énarque (dans la même classe que Baudoin Prot, actuel président de BNPP), ex-directeur du Trésor et actuel gouverneur de la Banque de France.

Jusqu’aux années 1980, les activités bancaires étaient bien séparées. «  A partir de 1984, les activités de marché sont permises aux établissements de crédit, rappellent les auteurs, ouvrant la voie aux fusions dont est né, au cours des années 1990, un prétendu « modèle français » de « banque universelle » défendu aujourd’hui mordicus » (p.37).

Ils évoquent une autre anecdote de cette époque, illustrant l’attention que le Trésor porte aux profits des banques plutôt qu’à leurs clients. «En avril 1984, le Trésor relaie discrètement une demande du lobby bancaire pour faire payer les chèques aux clients ». Le chef de bureau des banques à la direction du Trésor, Christian Noyer, déclare que « l’utilisation des services bancaires gratuits alourdit les frais de gestion des banques et pèse sur le coût du crédit ».

Trois décennies plus tard, quelques banques françaises ont profité de leur déréglementation pour grossir dans tous les sens, avalant leurs concurrentes et développant leurs activités spéculatives dans des proportions inimaginables, au point de dépasser leurs plus grandes rivales américaines dans ce domaine où on les désigne souvent comme les plus risquées.

La taille de la banque d’investissement de BNP Paribas est supérieure à celles de Goldman Sachs et Morgan Stanley, rappellent les auteurs. Fin 2011, son bilan, retraité des produits dérivés, dépassait 720 milliards d’euros, contre 705 milliards pour Goldman Sachs et 680 milliards pour Morgan Stanley. La banque d’investissement du Crédit agricole affichait un bilan de 600 milliards et celle de la Société générale de 520 milliards (p.67). Au sein de ces activités financières, les activités pour compte propres –c’est-à-dire les paris de la banque sur ses propres fonds- représentaient 20% de l’activité de la banque de grande clientèle de Natixis en 2008. Elles auraient depuis disparu… ou plus probablement changé de nom et de classification comptable (p.120)

Résultat de cette mutation, quatre banques françaises (BNP Paribas, Crédit agricole, Natixis et Société générale) figurent dans la liste des 29 établissements « systémiques » mondiaux (c’est-à-dire les banques dont une faillite mettrait la stabilité financière mondiale en péril) selon un point d’étape du Conseil de stabilité financière (Financial Stability Board ) du 11 novembre 2012 (p.35).

On comprend cependant que cet exploit doit beaucoup plus à la bienveillance et au soutient indéfectible des pouvoirs publics français, qu’aux qualités entrepreneuriales de nos banquiers. « La garantie publique a permis un développement explosif des dérivés de crédit, en déconnexion avec l’économie réelle, explique ainsi l’économiste Laurence Scialom, lors de son audition à l’Assemblée nationale. Il ne s’agit pas d’opérations utiles au financement de l’économie : la plupart de ces transactions se font entre intermédiaires financiers » (p.106).

Ce soupçon est confirmé par les calculs de l’ONG Finance Watch, selon lesquels 93% des activités de tenue de marché sur les produits dérivés de gré à gré – soit l’immense majorité de ces instruments de « paris financiers » représentant 12 fois le PIB mondial- sont réalisées par des banques à l’attention de contreparties financières, contre seulement 7% ayant des contreparties avec l’économie réelle (p.122).

On a ainsi mis la protection des déposants au service des activités les plus opaques et risquées des banques françaises. « Les banques constituent une forme d’oligopole protégé, dont les comptes sont établis avec des modèles économétriques subjectifs, les risques largement inconnus, mais qui s’appuient sur la garantie de l’Etat – apportée massivement au cours de la crise de 2008, mais aussi en permanence grâce à la protection des dépôts – et le soutien de la Banque centrale européenne (BCE) sous diverses formes dont des prêts énormes à très bas taux (LTRO) », expliquent les auteurs (p.45).

Ah bon ? Moi qui croyais que les banquiers étaient de vrais partisans du libéralisme, pourfendeurs de l’interventionnisme étatique, et opposés aux subventions publique qui biaisent la libre concurrence et pèsent sur la croissance en creusant les déficits.

Eh bien oui, mais pas pour eux ! « Les réformes, la diminution d’un endettement garanti par l’Etat, la lutte contre les abus de position dominante, la compétitivité salariale : ces mots que les dirigeants de banque ont souvent à la bouche, c’est pour les autres », expliquent les auteurs (p.44).

Mais à combien se monte ce soutien à nos champions bancaires ? On distingue deux aspects : d’une l’avantage dont bénéficient les banques chaque année, et d’autre part le soutien exceptionnel des contribuables en cas de perte.

"Mon amie c'est la Finance !", par Adrien de Tricornot, Mathias Thépot et Franck Dedieu, éditions Bayard 2014 (196 p., 17€).

« Mon amie c’est la Finance ! », par Adrien de Tricornot, Mathias Thépot et Franck Dedieu, éditions Bayard 2014 (196 p., 17€).

Dans son introduction, l’économiste Gaël Giraud, professeur à la Sorbonne et chercheur au CNRS, explique que la garantie implicite de l’Etat dont bénéficient les banques françaises équivaut à un avantage de 40 milliards d’euros par an sur le montant d’intérêts payés par les quatre premières banques françaises sur leurs dettes (par rapport aux taux qu’elles devraient payer sans cette garantie implicite), selon les calculs de la New Economics Foundation pour 2010. L’ONG Finance Watch estime de son côté l’avantage de cette garantie implicite à 23 milliards pour les trois premières banques [NDLR ce qui n’est pas contradictoire puisque la première estimation concerne quatre banques et la seconde trois] (p.12).

Les contribuables et consommateurs soutiennent les activités spéculatives des banques par cette « cotisation annuelle », à laquelle ils ajouteront des « frais de découvert » pour sauver des banques au bord de la faillite. « Sur Dexia, la perte potentielle sur les swaps de taux atteignait 29 milliards d’euros sur des positions de 450 milliards d’euros mi-2013, soit 6% des montants pariés. Pour ne pas avoir à constater immédiatement ces pertes, les états français, belge et luxembourgeois ont dû garantir les dettes de Dexia à hauteur de 85 milliards d’euros jusqu’en 2076, dont 51 milliards pour la part française », explique ainsi Christophe Nijdam, analyste financier du cabinet Alpha Value et ancien co-fondateur de l’activité de produits dérivés du CCF (devenu HSBC France) (p.178).

Même les députés de droite, ni plus ni moins amis que la gauche de cette finance qui « n’a pas de parti », dénoncent aujourd’hui ce système. « Oui, les banques françaises ont mieux résisté que les autres, mais elles n’en ont pas moins bénéficié d’une injection massive de plus de 26 milliards d’euros d’argent public au plus fort de la crise, précisément parce que le risque systémique était là, chez nous aussi », déclare à l’Assemblée nationale le député UMP Pierre Lellouche, ex-secrétaire d’Etat au Commerce extérieur du président Nicolas Sarkozy, avant de conclure que le projet de loi sur la [pseudo] séparation bancaire « ne change fondamentalement rien à la maladie du capitalisme-casino » (p.114-115).

Après que les banquiers aient complètement sabordé le projet initial, les activités visées par la loi française « dite de séparation bancaire », ne représentent que 0,5% du chiffre d’affaires de BNP Paribas et 0,8% de celui de la Société générale ou de Natixis, calcule Christophe Nijdam, analyste financier du cabinet Alpha Value et ancien co-fondateur de l’activité de produits dérivés pour le CCF (devenu HSBC France) (p.87).

En résumé « le projet en vient à ranger parmi les activités utiles ce qu’il a lui-même qualifié de néfaste », ironise le secrétaire général de l’ONG Finance Watch, Thierry Philipponnat, ancien trader chez UBS et BNP Paribas (p.88).

Il y a même pire supercherie ! En fait de sécurisation financière et de protection des déposants, la loi française renforce la prise en charge du soutien aux banques, en cas de pertes sur leurs activités spéculatives, sur le dos de l’Etat et des contribuables-épargnants. « La loi prévoit la fusion du fonds de garantie des dépôts (des Français) avec le fonds de résolution bancaire. Cela implique qu’il sera désormais possible de piocher dans le premier pour voler au secours d’une banque ou d’un hedge fund en difficulté. Concrètement, le dernier verrou qui protégeait (un peu) les dépôts des Français a sauté : en cas de catastrophe bancaire, les dépôts des Français ne seront « assurés » (à hauteur de 100 000 €) que grâce aux… contribuables français », explique dans son introduction Gaël Giraud, chercheur en économie au CNRS (p.12).

Ces infos notables et morceaux choisis du livre-enquête de nos valeureux confrères permettent d’apprécier les enjeux concrets et chiffrés de cette « pseudo séparation » des activités bancaires spéculatives. Il est important de comprendre le fond du sujet, mais le plus grand mérite de « Mon amie c’est la finance ! » est ailleurs. Il réside dans le décryptage, détaillé et documenté, que nous livrent ses auteurs à propos de la confiscation de cette loi par les lobbies bancaires, objet de notre second article :

Le complot des banques contre la séparation de leurs activités spéculatives

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