Courrez voir L’Enquête, le film de Vincent Garenq avec Gilles Lellouche racontant l’enquête sur Clearstream, lessiveuse luxembourgeoise des blanchisseurs internationaux, menée par le journaliste Denis Robert. Lisez la critique de Deontofi.com pour vous convaincre de l’intérêt journalistique et cinématographique de ce passionnant polar financier. L’Enquête, un film enfin disponible en DVD !

« L’Enquête », le film de Vincent Garenq avec Gilles Lellouche dans le rôle du journaliste Denis Robert, sorti le 11 février 2015, raconte le rôle de Clearstream dans le blanchiment d'argent sale, et ses représailles pour étouffer ce scandale.

« L’Enquête », le film de Vincent Garenq avec Gilles Lellouche dans le rôle du journaliste Denis Robert, sorti le 11 février 2015, raconte le rôle de Clearstream dans le blanchiment d’argent sale, et ses représailles pour étouffer ce scandale.

Dans les années 1990, le journaliste Denis Robert travaille au quotidien Libération, où il révèle des affaires politico-financières qui l’amènent à découvrir l’existence de Clearstream et à enquêter sur les pratiques opaques de cette « chambre de compensation des paiements », décrite comme une sorte de coopérative créée par les banques pour s’assurer de la bonne tenue des paiements entre banques, via sa filiale Clearstream Banking.

Tout le système de blanchiement que Denis Robert a mis à jour au cours de son enquête a déjà été révélé dans ses livres : La Justice ou le Chaos (1996), Révélation$ (2001), La Boîte noire (2002), et leur réédition compilée dans «Tout Clearstream» (Mai 2011, éd. Les Arènes, 715 p. 24,80€).

On peut même commencer par la fin sans nuire à l’intérêt du film, au contraire, puisque cela conforte la crédibilité de son enquête : après plus de dix ans de harcèlement judiciaire de Clearstream pour étouffer ses révélations, «Denis Robert a été blanchi pour avoir dit que Clearstream blanchissait», comme titrait efficacement Rue89 en commentant les arrêts de la Cour de cassation du 3 février 2011 annulant toutes ses condamnations en diffamation et ordonnant à Clearstream de lui rembourser les dommages et intérêts qu’elle lui avait réclamés, en plus d’une coquette facture de frais d’avocats.

Ce livre censuré par les procès en diffamation abusifs de Clearstream est épuisé. Denis Robert espère le rééditer maintenant que la justice a définitivement reconnu sa pertinence.

Le mérite principal du film «L’Enquête», de Vincent Garenq avec Gilles Lellouche dans le rôle du journaliste Denis Robert, sorti le 11 février 2015, est de rendre accessible, intéressant et même divertissant un sujet complexe et abstrait lié aux arcanes de la finance internationale. Un défi que nous partageons dans la ligne éditoriale de Deontofi.com, quand nous essayons par exemple d’expliquer comment les failles coupables d’une banque dépositaire couvrent implicitement les magouilles d’une société de gestion manipulant ses performances au détriment des épargnants.

Comment réussir ce tour de force ? Au-delà de son enquête, le talent de Denis Robert est d’avoir su retravailler sa matière avec différents traitements pour la rendre concrète et simple à appréhender. Durant 1h46, le film épargne au spectateur une description trop détaillée des fraudes prospérant grâce à la complicité de Clearstream. Il se libère de sa matière pour se concentrer sur ses enjeux de déontologie financière, et les intrigues qui se nouent autour de ces enjeux.

Les enjeux sont simples. En quelques images et dialogues, on comprend qu’il existe une «banque des banques» domiciliée dans un paradis fiscal au cœur de l’Union européenne, Clearstream, permettant à n’importe quelle multinationale de faire circuler de l’argent en effaçant toute trace de l’origine et de la destination d’un paiement, ce qu’on appelle couramment du blanchiment.

La Boîte noire

La Boîte Noire, de Denis Robert (éd. Les Arènes, Janvier 2002, 396 p. 20€)

En parallèle, à travers un rappel de l’affaire des frégates de Taiwan, on comprend que les gros contrats internationaux sont une source de corruption. Leur montant est surévalué mais une partie de l’argent revient en commissions occultes à des dirigeants corrompus du pays acheteur, qui en reversent eux-mêmes une partie en «rétro-commissions» aux dirigeants véreux du pays vendeur, alimentant le financement occulte des partis politiques. Monnaie courante.

L’intrigue qui se noue autour de ces enjeux est aussi très bien rendue, car le récit en image permet de faire passer à l’écran des messages bien plus efficaces et crédibles qu’une démonstration écrite, dédramatisée par les précautions juridiques. A l’image, on comprend très bien le lien entre la lessiveuse luxembourgeoise de Clearstream et les paiements occultes dont elle facilite l’effacement. On comprend aussi que les enjeux de corruption sont tels que les témoins doivent être éliminés, physiquement. Deux d’entre eux sont «suicidés» à Paris et à Taiwan. Ce n’est pas du cinéma, cela se passe réellement comme ça. Seulement on ne peut pas écrire qu’ils ont été assassinés pour les faire taire, car c’est improuvable. La force du récit en images est de crédibiliser cette hypothèse, ressentie par les spectateurs comme une réalité convaincante, même si l’intime conviction n’est pas une preuve.

À un autre moment, Denis Robert se rend avec son avocat voir son éditeur Laurent Beccaria, fondateur de la maison d’édition Les Arènes, créée comme il le raconte, après que le groupe Lagardère pour qui il travaillait, ait « brutalement refusé, dans des conditions troubles, Une guerre – un manuscrit de Dominique Lorentz sur les liaisons nucléaires entre la France et l’Iran ». En tant qu’éditeur, Laurent Beccaria se retrouve sur le banc des accusés, poursuivi en diffamation avec l’auteur des livres incriminés.

Entre deux portes, Denis Robert s’indigne auprès de son avocat : « On nous dit que la finance est devenue incontrôlable à cause de la mondialisation, mais c’est faux ! On pourrait très bien la contrôler si on voulait, s’il y avait un peu plus de volonté politique et de coopération internationale ». C’est bien le problème, car cela fait beaucoup de « si ». Reste que techniquement, il a raison : on pourrait contrôler la finance, si on n’organisait pas son opacité en laissant effacer les traces des fraudes en toute impunité.

Rien n’est dit, mais tout est signifié. la force du récit en image est d’inverser le rapport entre la certitude sans preuve et l’hypothèse sans certitude.

Pour montrer les égouts de la finance internationale, rien n’est dit mais tout est signifié. La force du récit en image est d’inverser le rapport entre la certitude sans preuve et l’hypothèse sans certitude.

Un de mes passages préférés du film est particulièrement instructif sur ce que le récit en image permet de signifier aux spectateurs, par rapport aux limites du récit écrit. Denis Robert frappe un soir à la porte d’un de ses informateurs luxembourgeois anonymes, jusqu’ici protégé par la garantie du secret des sources des journalistes [certes encore améliorable]. Il voudrait le faire témoigner devant la justice du Grand-duché, dans une enquête judiciaire sur Clearstream. Gloups ! Y croire est déjà un acte de foi.

Par la porte entrebâillée, on voit l’épouse du témoin faisant dîner leur enfant. Le témoin refuse de témoigner en repoussant le journaliste sur le palier, comme paniqué par cette perspective. Sa peur est palpable. Pour se justifier il demande au journaliste s’il a des enfants. Il lui dit qu’il ne peut pas comprendre mais que témoigner est trop dangereux. Au lieu d’une explication orale, on voit alors un accident de voiture : une petite explosion sous le pot d’échappement, un pneu éclaté, la voiture qui part en travers, s’immobilise, le témoin qui en sort indemne mais traumatisé avec son épouse et leur fille. «Je ne vois pas le rapport, ça n’a rien à voir», enchaîne alors le journaliste, alors que la caméra est revenue sur le palier du témoin.

Rien n’est dit, mais tout est signifié. A l’écran, on comprend parfaitement que le témoin a raison d’avoir peur, qu’on l’a déjà intimidé et qu’il se sent menacé. Le spectateur est bien convaincu que cet accident peut être un sabotage lié au scandale Clearstream. D’un point de vue juridique, la présentation de cette thèse est pourtant inattaquable en diffamation, grâce à la réplique du journaliste : «ça n’a rien à voir».

La force sémiologique du récit en image est d’inverser le rapport entre la certitude sans preuve et l’hypothèse sans certitude. A l’écrit, le rationnel l’emporterait : ce n’est qu’une hypothèse. Mais à l’image, le déni de cette hypothèse par le journaliste, juridiquement nécessaire, renforce au contraire la crédibilité de la menace. Le ressenti émotionnel l’emporte et on comprend que le témoin connaît un danger que le journaliste ignore, qu’il a vécu l’expérience de la peur face aux représailles dont le journaliste n’imagine pas la menace réelle. À l’écran, son doute « juridique » passe pour de la naïveté.

Le journaliste Denis Robert a scénarisé son enquête sur Clearstream, publiée en bande dessinée chez Dargaud, avant de passer au grand écran.

Le journaliste Denis Robert a scénarisé son enquête sur Clearstream, publiée en bande dessinée chez Dargaud, avant de passer au grand écran.

Du très beau travail. Bravo Denis Robert ! En l’occurrence il s’agit bien sûr du travail du réalisateur Vincent Garenq, mais il n’a pas atteint ce résultat en se coltinant les milliers de pages des bouquins sérieux du journaliste. Denis Robert a lui-même énormément travaillé sa matière et a scénarisé ses enquêtes par différents traitements. Entre 2009 et 2011, il a « traduit » ses livres en bandes dessinées dont il était le scénariste, avec l’aide du dessinateur Laurent Astier. Dargaud a édité sa série «L’affaire des affaires» en quatre tomes, suivis d’une édition intégrale de 700 pages publiée en janvier 2015.

Ce n’est pas un hasard. Titulaire d’un diplôme d’études approfondies (DEA) de psycholinguistique, comme le précise sa biographie, Denis Robert a eu tout le loisir de réfléchir aux enjeux de sémiologie dans son travail journalistique, c’est-à-dire «l’étude des significations attachées aux faits de la vie sociale et conçus comme systèmes de signes». Une contribution salutaire pour accroître la prise de conscience des enjeux de déontologie financière qui nous sont chers sur Deontofi.com.

Alors n’attendez pas pour aller voir L’Enquête ! Si vous êtes amateur de thrillers financiers, l’excellent Margin Call vous semblera presque gentillet à côté des forces obscures à l’œuvre dans les égouts de la finance mis à jour par Denis Robert. Un feuilleton sans fin, puisque en ce  « 5480 ème jour après l’enquête; Clearstream, la machine à dissimuler implantée au cœur de l’Europe, n’est toujours pas contrôlée », comme il l’annonce ce mercredi 25 février 2015, en observant ce compteur d’impunité florissant.

Signez la pétition Si vous pensez qu’il faut plus de transparence des institutions bancaires et financières implicitement complices de toutes les magouilles impliquant des transactions occultes, signez la pétition décrite ici :
 

L’Enquête, un film enfin disponible en DVD !
Pour en savoir plus sur Clearstream et l’enquête de Denis Robert.
Son comité de soutien : http://lesoutien.blogspot.fr/
Le blog actuel sur l’affaire Clearstream (http://h1929.blogspot.fr/) sur lequel on trouve chaque jour un nouvel indice du lien de Clearstream avec toutes sortes de scandales financiers (Madoff, évasion fiscale, LuxLeaks, HSBC, UBS, Unilever, Siemens…).

L’affaire Clearstream en bande dessinée (Dargaud), scénario Denis Robert, dessins Laurent Astier :

L’affaire Clearstream en vidéo documentaires et interviews

Un documentaire de 52 minutes sur les dessous de l’affaire Clearstream (interviews des protagonistes)

La bande annonce du film «L’Enquête», de Vincent Garenq avec Gilles Lellouche dans le rôle du journaliste Denis Robert, sorti le 11 février 2015 :

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3 commentaires

  1. Torpedo, le

    Ce film est formidable comme son héros Denis Robert. Il faut saluer le rôle joué par Charles Berling qui arrive à ressembler au juge Van Ruymbeke, personnage également intéressant. je conseille de se dépêcher d’aller le voir. Si vous êtes à Paris, il ne passe plus que dans une demi douzaine de salles dommage !

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