Le règlement du gendarme boursier oblige les sociétés à communiquer toute info cruciale sans délai, sauf si leur révélation compromet l’avenir, à condition d’en garder le secret absolu jusqu’à publication (article 223-2 de l’AMF). Le patron de la Société générale n’aurait pas tenu cet engagement lors de la liquidation des positions de Jérôme Kerviel, selon deux ex-patrons de grandes banques françaises.

Alors que la Société générale devait garantir le secret des positions de Kerviel jusqu'à leur publication, ce scénario est contredit par les souvenirs de deux ex-patrons de grandes banques françaises. (photo © GPouzin)

Alors que la Société générale devait garantir le secret des positions de Kerviel jusqu’à leur publication, ce scénario est contredit par les souvenirs de deux ex-patrons de grandes banques françaises. (photo © GPouzin)

La Société générale a-t-elle bénéficié indûment d’un cadeau fiscal de 2,2 milliards d’euros pour combler une partie de ses pertes sur les paris de Jérôme Kerviel ? Alors que cette polémique rebondit à l’initiative du porte-parole des Verts, Julien Bayou, Deontofi.com revient sur le terrible secret de la Société générale, récemment révélé par un scoop de minoritaires.com.

Que faire de ce terrible secret ? Dimanche 20 janvier 2008, le patron de la Société générale, Daniel Bouton, détenait depuis la veille un terrible secret, qui risquait d’accélérer la chute de sa banque, chancelante comme les autres depuis l’été précédent, et de faire basculer son existence : un trader pas encore célèbre, Jérôme Kerviel, avait pris des positions spéculatives sur les marchés engageant la Société générale à hauteur d’environ 50 milliards d’euros, selon l’audit interne en cours. Il n’est pas rare que des traders dépassent les limites d’engagements qui leurs sont fixées, avec la complicité tacite mais toujours niée de leur hiérarchie. Mais dans ces proportions, et avec les turbulences financières que traversent les banques depuis l’été 2007, les paris de Jérôme Kerviel sont extravagants et menacent de faire sauter la banque.

Le trader n’en est pas à son coup d’essai, multipliant depuis des mois les coups spéculatifs sans que le contrôle interne de la Société générale ne l’arrête, malgré plusieurs signaux inquiétants. En 2007, Jérôme Kerviel a ainsi dépassé plus de 2200 fois ses limites d’engagement, celles de son équipe « delta one » étant dépassées dans 15% des cas, sans que ces dérives n’aient jamais été sanctionnées, selon l’enquête ultérieure de la Commission bancaire, qui infligera 4 millions d’euros d’amende à la Société générale, dès 2008, pour avoir « enfreint plusieurs dispositions essentielles de la réglementation applicable en matière de contrôle interne » (source: Banque de France, Commission bancaire).

Tant que la banque gagnait, ses petits arrangements avec les règles ne portaient pas à conséquence, le risque de contrôle et de sanction étant quasi nul en France. Même quand une banque se fait prendre, ni elle ni ses dirigeants ne risquent aucune sanction dissuasive. Après tout, qu’est-ce qu’une amende de 4 millions d’euros par rapport aux gains d’un trader chanceux ?

Le 7 novembre 2007, le service de surveillance du marché à terme germano-suisse Eurex (filiale de Deutsch Börse et SWX) avait aussi demandé des explications par courrier à la Société générale, concernant les positions extravagantes prises par Jérôme Kerviel le mois précédent. Les services de contrôle interne de Daniel Bouton avaient bien reçu et répondu à ce courrier, mais pour enterrer l’affaire et continuer à en faire : la Société générale avait même renfloué les positions de Kerviel sans les couper, en versant plusieurs centaines de millions d’euros à Eurex, pour honorer ses appels de marge. Quelques semaines plus tard, le joueur s’était refait, à la faveur d’un rebond boursier, et on n’en parlait plus.

Fin 2007, les spéculations de Jérôme Kerviel avaient rapporté 1,4 milliard d’euros de profits à la Société générale. Un gain déraisonnable sur des paris hasardeux dépassant les limites, certes, mais un gain bien réel.

Depuis quelques temps, le vent avait pourtant tourné pour les banques, avec la hausse des taux d’intérêt, de plus en plus d’emprunteurs ayant du mal à rembourser les mensualités galopantes de leurs crédit à taux variables. En plus de ces impayés, les banques avaient elles-mêmes pris des risques déments, en accordant des prêts à long terme avec de l’argent qu’elles empruntaient à court terme, en refourguant notamment aux investisseurs des wagons entiers de prêts immobiliers « subprime » dilués dans des fonds de trésorerie à court terme supposés sans risque.

Dès l’été 2007, le piège avait commencé à se refermer sur les pauvres investisseurs ayant cru à la prétendue solvabilité AAA de ces titres, avec la complicité des agences de notation payées par les banques pour leur accorder ces labels de qualité bidonnés. Incapables d’honorer les demandes de remboursements, BNP Paribas et Oddo avaient bloqué plusieurs fonds en août. Depuis, on commençait à découvrir l’ampleur des montages scabreux des banques sur ces crédits « subprimes » et le fléau des produits toxiques dont elles avaient infesté l’économie.

La Société générale, comme ses concurrentes, était elle-même plombée jusqu’au cou par ces produits toxiques sur lesquels elle s’apprêtait à annoncer une perte de 1,5 milliard d’euros (opus cité p.26). Les mauvaises langues diront que la médiatisation beaucoup plus spectaculaire d’une histoire de vilain trader aura sans doute aidé à minimiser l’incurie de la Société générale sur les subprimes.

La Bourse avait commencé à se retourner mais l’année 2007 s’était soldée par un léger gain de 1,3%, l’indice CAC 40 clôturant à 5614 points le 31 décembre, contre 5541 points fin 2006. Il faut dire qu’après le krach des secteurs techno-média-télécoms, au début du millénaire, l’indice CAC 40 avait connu quatre années de reprise époustouflante (+156%) entre mars 2003 et juillet 2007 (remontant de 2 401 points au creux du 12/03/2003 à 6 156 en clôture au pic du 13/07/2007). Dans ce contexte, les gains des traders, même irréguliers, étaient jusqu’alors une aubaine.

Depuis le début de l’année 2008, les fissures s’étaient transformées en crevasses, et le sol allait bientôt se dérober sous les pieds des banquiers.

Avec la crise, la solvabilité des banques est scrutée de près, que ce soit par les contrôleurs internes, les commissaires aux comptes, ou la Banque de France. On mesure cette solvabilité en comparant l’argent mis en risque par la banque dans toutes ses activités (crédits aux entreprises, prêts aux particuliers, paris sur les marchés, etc.) à ses ressources, en tenant compte de leur nature et pérennité (fonds propres, capitaux en réserve, dépôts des clients…), le tout résumé dans un ratio « Cooke » (issu des accords de Bâle I, remplacé depuis 2010 par le ratio McDonough issu des accords de Bâle II, en attendant la mise en œuvre des accords de Bâle III).

Ecrit comme un roman avec des dialogues à la Audiard, le récit palpitant de l’ex-directeur de la communication de la Société générale est « le livre d’un banquier au cœur de l’action et non une enquête de journaliste », selon son descriptif.

Or, vu sous cet angle, les positions spéculatives démesurées de la Société générale exigent beaucoup plus de fonds propres que des prêts à l’habitat quasiment sans risque de perte, ce qui amène très vite la direction financière, dans son travail de compilation du résultat annuel à fin 2007, à s’intéresser aux positions des traders.

Jeudi 17 janvier, les équipes de contrôle et la direction financière de la Société générale se réunissent pour étudier le problème avant d’interroger longuement Jérôme Kerviel dans la soirée.

Vendredi 18 janvier, quand la Société générale poursuit l’inventaire des positions de Jérôme Kerviel, le CAC 40 perd déjà près de 10% depuis le début de l’année. Ce niveau change la donne : non seulement les positions spéculatives de Jérôme Kerviel ont effacé en deux semaines tous leurs gains enregistrés fin 2007, mais leur débouclage risque d’entraîner une panique boursière mondiale, vu la nervosité des opérateurs et l’ampleur du portefeuille à revendre. Un cauchemar qui serait probablement fatal à la Société générale.

Que faire de ce terrible secret ? En interne, seules quelques personnes sont au courant de l’affaire et, bien entendu, elles sont tenues au secret absolu, sous peine de poursuites pénales pour délit d’initié ou recel de délit d’initié (qui s’avèrent depuis inopérantes, le gendarme boursier plaidant même aujourd’hui ouvertement pour une dépénalisation des fraudes financières).

Mais Daniel Bouton, en tant que patron de la Société générale, ne peut pas garder ce terrible secret pour lui. D’abord, parce qu’il est de sa responsabilité, avec son comité de direction exécutif (« Comex »), de prendre des mesures pour arrêter les frais, puisque la hiérarchie du trader s’en est montrée incapable, afin d’éviter la faillite de la banque. Ensuite, parce qu’il n’a pas le droit de cacher cette information cruciale pour la solvabilité de la Société générale, et pour la solidité du système bancaire français. Daniel Bouton a l’obligation d’avertir les autorités de contrôle et de supervision des activités de la Société générale, c’est-à-dire la Banque de France et sa Commission bancaire (devenue l’ACPR, Autorité de contrôle prudentiel et de résolution -des problèmes-) ainsi que l’Autorité des marchés financiers (AMF). D’autant que la claque financière que la banque s’apprête à prendre risque d’être brutale.

Dimanche 20 janvier 2008, alors que le trader est cuisiné par les enquêteurs internes de la Société générale, « une perte de 2,8 milliards au 18 janvier est certifiée » par les experts de la banque, selon son ex-directeur de la communication, Hugues Le Bret, par ailleurs ex-journaliste financier fort sympathique, dans son livre-récit, écrit avec un indéniable talent de conteur, sous le titre « La semaine où Jérôme Kerviel a failli faire sauter le système financier mondial », (éd. Les Arènes, 2010, réédition Points, oct. 2013 dont nous citons le passages, ici p.32).

Que faire de ce terrible secret ? « Nous devons l’annoncer au marché avant l’ouverture demain », aurait conseillé son dircom à Daniel Bouton en fin de matinée, selon ses souvenirs (Le Bret-2010, opus cité, p.29).

A partir de là, l’histoire se sépare en deux branches : la version officielle de la Société générale servie à toutes les sauces (façon sérieuse pour la justice et le procès, façon romanesque dans le récit palpitant de l’ex-dircom de la banque), et la version des initiés, longtemps soupçonnée par tous les professionnels des marchés, et récemment confirmée par un scoop du site minoritaires.com, publié par notre consœur Marie-Jeanne Pasquette.

Lire la suite : Deux patrons de banques démentent la thèse officielle du procès Kerviel

(1) Lire p. 16 du Bulletin de la Commission bancaire (juillet 2008)

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5 commentaires

  1. Kif 1D, le

    3400 MILLIARDS DISPARUS AU PENTAGONE -BLANCHIMENT
    9000 MILLIARDS DISPARUS A LA FED -POT DE VIN (voir ce qu’ a touché la Société Herr Guénéral ou société Génitale en échange de titres hypothécaires)-Proces Bloomberg et Fox News …
    CA FAIT 19000 MILLIARDS DISPARUS AUX ETATS UNIS -FAILLITE
    Et merde ,et dire que ce pourrait etre bientot le pays le + pauvre du monde !

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    • sadomasochiste bancaire .O oui., le

      Non, c’ est 16000 milliards que la fed a distribué. Il parait qu’ ils ont prété cet argent pour cacher un blanchiment pas très propre. Genre on a rien vu. Tu prends ou pas ?
      <>
      pdG. [NDLR, commentaire édité (langage), un peu hors sujet]

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