Une conférence du Centre des professions financières sur le projet d’Union bancaire européenne a été l’occasion d’observer la mobilisation des lobbies bancaires contre la réglementation prudentielle et la séparation de leurs activités spéculatives. Intrigué par la participation d’un contradicteur, en la personne de Jean-Baptiste de Foucauld, inspecteur des finances, ex-directeur du bureau des marchés financiers au Trésor, intervenant au nom de l’association « pacte civique », Deontofi.com y était. Extraits et décryptage.

Le débat "Réussir l'Union bancaire" organisé par le Centre des professions financières, était l'occasion pour les lobbies bancaires de dénigrer les réglementations de leurs risques. (photo © GPouzin)

Le débat « Réussir l’Union bancaire » organisé par le Centre des professions financières, était l’occasion pour les lobbies bancaires de dénigrer les réglementations de leurs risques. De gauche à droite : François de Witt (journaliste), Jean-Baptiste de Foucauld (Pacte civique), Marie-Anne Barbat-Layani (Fédération bancaire) et Jacques de Larosière (conseiller du président de BNP). (photo © GPouzin)

Le Centre des professions financières (CPF) est une association pour la promotion des métiers de la finance. A ce titre, le CPF organise des événements avec des personnalités influentes du secteur, comme un déjeuner avec Michel Pébereau, président d’honneur de BNP Paribas (le 13 mai 2014) ou une conférence sur le thème « Réussir l’Union bancaire », avec la directrice générale de la Fédération bancaire française (FBF), Marie-Anne Barbat-Layani, et l’ex-gouverneur de la Banque de France et conseiller de Michel Pébereau, Jacques de Larosière (le 10 avril 2014).

Toujours parfaitement documenté et structuré, Jacques de Larosière, maniait avec brio les chiffres et graphiques de son diaporama powerpoint en grand connaisseur des enjeux bancaires pour le lobby qu’il défend. « Dans les cent ans qui ont précédé Bâle 3, on a doublé les besoins en fonds propres des banques, et ce besoin en fonds propres a encore doublé entre les accords de Bâle 2 et de Bâle 3 », insiste le conseiller de BNP Paribas [NDLR pour les non initiés, les accords de Bâle sont des réglementations bancaires internationales adoptées dans la troisième ville de Suisse où siège la Banque des règlements internationaux]. « Je ne dis pas ça pour qu’on sorte les mouchoirs ni faire pleurer sur les banques, se justifie-t-il aussitôt, mais pour comprendre le deleveraging depuis deux ans. » Traduisez : « ne croyez pas que je défends une opinion, mes chiffres sont la vérité, il n’y a pas de débat là-dessus ».

Pour les francophones, le deleveraging consiste à « réduire l’effet de levier ». Pour une banque, cela signifie réduire ses dettes par rapport à ses fonds propres et aux dépôts des épargnants. Sur ce sujet, les chiffres de Jacques de Larosière sont intéressants. Sur la forme, ils sont instrumentalisés par un bonneteau intellectuel consistant à désigner le désendettement des banques comme responsable des difficultés d’accès au crédit, en occultant volontairement le fort besoin en fonds propres des activités de marché, qui détourne le bilan des banques de leur activité de prêt, au profit de leurs activités spéculatives. Jacques de Larosière assène ces chiffres qui, selon lui, prouvent bien le péril que le désendettement des banques fait peser sur les entreprises et les emplois des pays les plus touchés par la crise. « Entre novembre 2011 et novembre 2013, les PME ayant accès au crédit sans difficultés sont passées de 72% à 87% en Allemagne. Elles sont 71% en France, en légère baisse. Mais en Espagne et en Italie, seules 48% des PME accèdent au crédit sans difficulté, et 33% en Grèce. » Perspicace, l’ex-président du FMI en conclut que « la reprise ne pourra pas se poursuivre sans retour du crédit aux entreprises ». Le décor étant planté par cette évidence partagée, passons aux revendications.

« Passons à l’Union bancaire, pourquoi en faut-il une alors que l’on n’a pas d’union monétaire, quand on voit les répercutions de la politique monétaire dans les pays périphériques ? », s’interroge Jacques de Larosière. « Parce qu’il faut briser le lien très coûteux entre les banques et les Etats, considérés comme agents de renflouement des établissements financiers en difficulté », répond-il. « Il faut une même autorité de supervision et de résolution [des faillites], plaide l’ex-directeur du FMI. Tant qu’un institut national est responsable de la supervision, il y a toujours un soupçon de bienveillance. »

Il rappelle qu’un accord a été trouvé en septembre 2013 pour confier la supervision des 100 plus grandes banques de la zone euro à une nouvelle Autorité bancaire européenne (EBA pour European banking authority) dont la présidence a été confiée à Danièle Nouy, ex-secrétaire générale du Comité de Bâle, de la Commission bancaire française et plus récemment de l’ACPR. Mais il pointe aussitôt sa faiblesse : « il faut d’abord une asset quality review (contrôle de qualité des actifs en français) et des stress tests (simulations de crise) pour voir si ces qualités survivent à l’hypothèse d’une crise. Or en 2011 les stress tests ont lamentablement échoué car l’information ne remontait pas et la BCE n’avait aucun moyen de vérifier les données des superviseurs nationaux », explique Jacques de Larosière. Il ne faut pas sous-estimer la capacité des banques à préserver leur opacité. L’ex-gouverneur conseiller de BNP Paribas termine son exposé par une rapide évocation des autres aspects du dispositif en cours d’élaboration pour améliorer la sécurité bancaire européenne, dont la directive européenne sur les redressements et résolutions [de faillite] bancaires (BRRD EU Bank Recovery and Resolution Directive) et la directive sur les systèmes de garantie des dépôts (DGSD Deposit Guarantee Scheme Directive), avant de passer la parole à la directrice de la Fédération bancaire française (FBF).

« En 2010-2012, j’étais responsable auprès du premier ministre [NDLR François Fillon sous la présidence de Nicolas Sarkozy] de suivre la crise bancaire et sa résolution », rappelle d’abord Marie-Anne Barbat-Layani, en référence à la porosité de ses parcours publics et privés (direction du Trésor, Crédit agricole, cabinet ministériel, Fédération bancaire française).

« L’enjeu considérable était de rétablir la confiance dans la zone euro et dans ses banques, poursuit-elle. L’accord de Bâle 3 précédait la crise financière dans sa création mais pas dans sa mise en œuvre. Aujourd’hui les banques les plus ambitieuses affichent un objectif de rentabilité de 10%, alors qu’avant la crise, en-dessous de 15% c’était considéré comme ridicule. Les banques sont plus sûres mais moins rentables. Il faudra faire le bilan de l’impact sur le financement et se demander si on n’est pas allé trop loin », enchaîne-t-elle dans son rôle de lobbyiste bancaire.

Elle complète l’indice fourni par Jacques de Larosière sur l’impossible examen de la solvabilité bancaire en précisant que « pour les banques c’est un cauchemar opérationnel absolu. Il faut 500 personnes à temps plein pour répondre à ces tests [NDLR les revues de qualité d’actifs et simulations de crise]. L’exercice est plein de chausse-trappes. L’objectif de passer en revue 50% des bilans bancaires est déraisonnable, on n’a jamais rien vu d’une telle ampleur. Une fois les données recueillies, elles sont sujettes à interprétation. Danièle Nouy recrute 700 personnes à Francfort pour suivre et accompagner l’exercice. »

La directrice du lobby bancaire français revient sur le trop coûteux fonds de garantie. « 55 milliards c’est colossal pour les banques. Nous sommes extrêmement inquiets pour les banques françaises car cela entraînerait des transferts colossaux. En même temps il y a des pays où les fonds ne sont pas constitués ex-ante, tandis que nous allons y mettre 10 milliards d’euros, correspondant à 100 milliards d’euros de capacité de prêt. »

L’éternel refrain sur la réglementation bancaire nocive pour la croissance est suivi du sempiternel couplet sur l’antipatriotisme des réglementations aidant indirectement la concurrence déloyale mondialisée. « La conséquence de tout ça, prévient la directrice de la Fédération bancaire, c’est que le deleveraging [vous savez, la réduction des risques], pourrait se poursuivre. Or, en France, 70% du financement de l’économie passe par les banques à l’inverse des Etats-Unis [NDLR où 70% du financement de l’économie passe par les marchés financiers et 30% par le crédit bancaire]. Il faut que les banques puissent continuer à alimenter l’économie en crédit, et faire attention à toute réglementation qui pourrait les empêcher d’accompagner les PME [NDLR, on peut être accusé de chantage pour moins que ça]. La séparation des activités bancaires comme la propose Michel Barnier, pour reprendre une métaphore automobile, ce serait casser la voiture en 1000 morceaux. » [NDLR, la métaphore automobile, très courante en finance, est aussi efficace que puérile pour fermer tout débat en comparant ces circuits d’argent opaques et immatériels à des produits manufacturés bien réels].

La parole passe au contradicteur du jour, Jean-Baptiste de Foucauld, ex-directeur des marchés financiers au Trésor. « Il faut que les professions financières comprennent que l’écart d’opinion entre les citoyens et les banques est encore pire aujourd’hui, indique-t-il. La crise n’a pas été anticipée par les banques et elles ont un grand déficit de crédibilité à récupérer. Il faut que la démocratie n’ait pas le sentiment d’être prise en otage par les banques, or c’est le sentiment que les citoyens ont, à tort ou à raison. Le Pacte civique est né de la crise avec la théorie des trois dettes : dette financière et publique, dette sociale vis-à-vis des chômeurs alors que chacun a droit à l’emploi, et dette écologique. Or aujourd’hui, on a résorbé la dette financière en accroissant la dette sociale, surtout dans les pays périphériques [NDLR comprenez Europe méditerranéenne]. Nous sommes tous d’accord sur la nécessité de l’Union bancaire, mais des problèmes ne sont pas résolus. Premièrement, une bonne résolution permet-elle de faire l’économie d’une séparation des activités bancaires ? Il faut que la supervision puisse faire de la prévention, or la difficulté avec les banques systémiques [NDLR banques dont la faillite mettrait en péril la finance mondiale, comme BNP Paribas, Crédit agricole, Socgen et Natixis] c’est que tout est enchevêtré. C’est une question que Michel Barnier a raison de poser après le rapport Liikannen. Deuxièmement il y a le problème du shadow banking [NDLR littéralement banque de l’ombre, désigne les activités quasi-bancaires d’organismes non bancaires, le plus souvent liés aux banques]. Toutes les activités créant des risques ne sont pas affichées au bilan des banques et les citoyens ont le sentiment de ne pas être à l’abri d’une nouvelle crise. »

Souhaitant réagir « sans langue de bois », le conseiller de BNP Paribas balaye ces propos avec détermination : « Je pense que l’Union européenne n’a pas fait son travail, affirme Jacques de Larosière. Elle a appliqué aveuglément les règles de Bâle venues des Etats-Unis qui en ont le secrétariat général. Cela conduit à renchérir les fonds propres des banques, beaucoup plus lourds pour l’économie européenne que pour l’économie américaine, en raison du poids des banques dans le financement de l’économie ». « Je ne veux pas faire de l’anti-américanisme », précise opportunément le conseiller de Michel Pébereau, avant d’annoncer que la réglementation prudentielle des banques « est en train de créer un credit crunch en Europe [NDLR une raréfaction des prêts]. C’est extrêmement grave ! Je n’ai jamais vu dans ma carrière de reprise sans un peu de crédit. Or, les banques mettent de côté leurs liquidités en titres publics. La masse monétaire M3 [billets, dépôts à moins de deux ans, instruments du marché monétaire, titres de créance…] diminue en Europe de manière dangereuse, pas à cause de la politique de la BCE mais parce que 90% de la création monétaire est bloquée par la réglementation bancaire. » Sans blague ? Plus c’est gros, plus ça passe !

Quant à la séparation des activités spéculatives déjà sabordée une première fois par le lobby bancaire français, Jacques de Larosière ne veut pas en entendre parler : « Vous cristallisez beaucoup sur le rapport Liikanen, je ne trouve aucun intérêt à ce débat », prévient-il en abattant son dernier atout : « en France les activités spéculatives représentent moins de 1% de l’activité des banques [NDLR en réalité dix à vingt fois plus, les lobbies ayant obtenu que l’essentiel de leurs opérations spéculatives échappent à la loi de séparation bancaire, qui concerne finalement moins de 1% de leur activité]. On crée un crédit crunch en voulant séparer les activités (etc…) ». Il en profite pou recaser le couplet sur l’antipatriotisme des réglementations : « Je trouve scandaleux que la Commission européenne nous impose cette surcharge particulière sans l’imposer aux banques américaines alors que le monde financier est globalisé. Les Américains n’attendent que ça. S’il faut le faire, on le fera. Mais c’est une bêtise ! », assène l’ex-directeur du FMI, ex-gouverneur de la Banque de France, ex-directeur du Trésor aujourd’hui conseiller du président d’honneur de BNP, dont la verve est saluée par les applaudissements d’un public acquis.

La directrice de la Fédération bancaire s’engouffre dans la brèche : « On veut calquer ce système sur les banques universelles qui sont une spécificité française [NDLR, plus précisément une invention de Michel Pébereau comme expliqué dans « Mon amie c’est la finance »], la crise bancaire et le credit crunch ne sont pas venus des banques universelles, pourquoi faudrait-il dézinguer le Crédit mutuel à la suite de la faillite de Lehman », poursuit Marie-Anne Barbat-Layani, elle aussi saluée par l’applaudissement des professions financières.

François de Witt, notre confrère journaliste qui animait ce débat, détend l’atmosphère avant de le clore : « J’ai connu des présidents de banque qui disaient en privé que les deux tiers des profits de leur banque provenaient de produits auxquels ils ne comprenaient rien, qu’en pensez-vous ? ». «  Après tout, est-ce que le patron d’Areva comprend tout dans les centrales nucléaires, répond la directrice de la Fédération bancaire. Il y a des ingénieurs et des contrôles et un régulateur pour taper sur les doigts en cas de problème. Et le risque est beaucoup plus grave qu’avec les banques. » A question facile réponse facile, évidemment aucun patron de multinationale n’a l’expertise de ce que son entreprise vend. Il faut donc bien s’en remettre à une réglementation prudentielle, avec ses contrôles et sa supervision, comme Marie-Anne Barbat-Layani le préconise pour les banques dans sa comparaison avec l’industrie nucléaire. En théorie du moins, car en pratique, les règlementations financières ne sont ni très respectées, ni vraiment contrôlées, et encore plus rarement sanctionnées.

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